Clément Courcier, alias Francis, lauréat du Prix Nouvelles Écritures 2025 de LaScam, pose la question du réel à travers l’expérience sensible et dynamique des formes, des images et du vivant.

Vertige de l’origine

À l’origine, il y a des images.

Le dessin, les gravures, les matières.
Les mondes imaginaires qui défilent sur les écrans de cinéma.

À l’origine, il y a une transmission étrange, de mon grand-père à moi, d’une fascination pour les lignes blanches de quartz prises dans les roches de grès noir, que l’on trouve partout en montagne.

Il y a les photos du ciel profond, captées par les télescopes. Les radiographies de mon poignet cassé. La musique dans le salon. Et la sensation que tout ça résonne ensemble.

À vrai dire, il est difficile de dire ce qui est à l’origine.

Ce que je sais, c’est que mon travail part des images. De celles qui m’ont donné le vertige, comme si le temps et l’espace s’ouvraient sous mes pieds. De celles qui réveillent en moi la sensation de quelque chose de plus vaste –  un écho –  que j’appelle le réel.

Qu’est-ce que le réel ?

Nous sommes des capteurs sensibles, plongés dans une grande soupe d’informations. Nos perceptions constituent notre premier rapport au monde. Nous organisons nos sensations en images visuelles, sonores, tactiles, olfactives par besoin de «voir», pour décoder notre environnement, nous guider dans l’espace et entrer en relation.

Dès le plus jeune âge, le nourrisson associe la voix à une présence, l’amour à la chaleur du corps qui l’étreint, la quantité à la hauteur du lait dans le biberon. Ainsi par associations, nous tissons un réseau d’images qui, agies par la mémoire, s’ancrent en nous.
Qu’elles soient virtuelles comme les souvenirs, les rêves, l’imagination, ou bien physiques comme la vue, ces images s’entrecroisent, comme des façons d’appréhender les différentes couches de réalités avec lesquelles nous sommes en prise.

« Ce avec quoi nous sommes en prise », voilà qui pourrait faire une première définition du réel. Mais cette « prise » semble bien difficile à circonscrire.

Un réel insaisissable

Nous nous percevons comme des unités, mais sommes de vastes écosystèmes — peuplés de micro-organismes —  inscrits dans des ensembles plus vastes encore dont nous ne connaissons ni le début ni la fin. Nos cellules se renouvellent, nos micro-biotes digèrent, les galaxies nous font tourner dans l’univers. À chaque échelle, une réalité différente se manifeste, constitutive de notre expérience du monde.

Ainsi, « ma réalité » est une synthèse propre à chaque corps et ce que nous appelons « LA réalité »  un point de recoupement fragile entre ces multitudes d’expériences.

Mais la difficulté à se représenter le réel ne s ‘arrête pas là, car les contours de la nature eux-mêmes semblent troubles. Essayez de mesurer les côtes bretonnes : plus vous zoomez, plus les formes se complexifient – se répètent, en fractales, sur elle même – se déploient à mesure que l’on s’en approche, rendant toute mesure définitive impossible. Plongez plus profond encore, et le mot même de côte n’aura plus de sens. Vous tomberez dans d’étranges ensembles, des atomes remplis de vide, et des vides eux mêmes rempli de potentiels d’énergie, d’horizons infinis.

Que dire de ces corps qui sans cesse mutent, se transforment à différentes vitesses, comme pousse une pomme ou s’affaisse une montagne ?

Le réel se dérobe encore et toujours, excédant les formes par lesquels il se manifeste.

Devant cette instabilité du réel, nous n’avons d’autre choix que de simplifier, sélectionner les informations utiles. « Cadrer » dans le réel pour l’interpréter et nous rendre le monde intelligible.

Oui, nous produisons des images, les associons, les assemblons, pour approximer le réel. Elles deviennent des narrations, des récits, des mythes : de grandes images qui tentent de croquer le mouvement du monde et notre place en son sein.

Mais au fond, qu’appelle t-on une image ?

L’image, une interface avec le réel

Imaginez une feuille blanche, éclairée par la lumière du jour.

Si j’y trace une ligne noire, elle apparaît par contraste. Imaginez maintenant que ma ligne et la source d’éclairage soient rouge. La feuille et la ligne renvoie à l’œil une même lumière, et bien que présente, la trace n’est plus visible.

Une forme n’est donc pas une propriété absolue des objets mais un phénomène d’apparition :  un différentiel qui détache un corps d’un autre. Un processus dynamique qui résulte d’une double interaction — entre la lumière et les objets observés, puis entre la lumière renvoyée et notre système perceptif.

Cela vaut aussi pour les autres sens. Un signal constant, homogène, disparaît de la conscience. C’est lorsque le bruit s’arrête que le silence se fait. Lorsque la main passe d’une surface à l’autre que nous prenons conscience du toucher.

Ce passage d’une intensité à l’autre dévoile une autre dimension fondamentale de la forme. Elle n’est pas seulement le résultat d’un écart relatif à la physicalité des objets, mais aussi d’un écart dans le temps.

Ce sont les différentiels, les variations, les tensions qui font émerger les formes. Et qu’est ce qu’une image si ce n’est une organisation de formes, de différences qui nous donne une sensation du réel ?
Un espace entre, dans lequel se déploient des formes dans leur dimension spatiale et temporelle. Une interface physique et virtuelle, une fenêtre sur le monde nous permettre d’interagir avec lui.

On peut alors comprendre un objet — ou un corps — non pas comme une entité fixe, mais un bouquet de réalités en équilibre temporaire dans un flux continu de variations.
Un ensemble de formes qui surgissent, mais restent suffisamment stables pour être identifiées.
Un ensemble de configurations — c’est à dire de structures engagées dans des interactions —  créant par contraste une cohérence d’espace et de temps pour qui interagit avec.

Autrement dit, les images que nous percevons sont des manifestations sensibles de ces dynamiques d’interactions. Et la relativité des corps n’apparaît plus comme un pur arbitraire.

À conditions égales ou proches, une même interaction produit des formes similaires ou comparables.

Ce que nous percevons comme la répétition d’un même objet — une pomme, par exemple — correspond à la récurrence d’un même régime d’interactions, d’une même dynamique.
Une constante qui rend possible une expérience partageable du monde : des réalités possiblement identiques, ou suffisamment proche pour être commune.

Ainsi les images sont des illusions, car elles ne peuvent circonscrire toutes les dimensions d’un réel infini en perpétuel reconfiguration, mais « des illusions vraies » parce qu’elles en expriment une dynamique qui ne pourrait être autre.

Transposer le réel : une sensation du vivant

Toutes les images n’engagent pourtant pas le même rapport au réel.

Dans celles que nous produisons, certaines ouvrent, mettent en tension, déplacent. D’autres, à force de répétition, se replient sur elles-mêmes, se referment. Lorsqu’une image ne produit plus assez d’écart, elle perd en intensité. Elle se découple partiellement de l’expérience, non parce qu’elle en serait séparée, mais parce qu’elle n’active plus de différence.

Or, exister, c’est entrer en interaction. Produire des effets perceptibles pour renvoyer à d’autres corps « une image de soi », une interface, avec laquelle ils peuvent interagir.

Notre rapport au monde reste lié à cette capacité à affecter et être affecté.

Dès lors, exprimer le réel ne peut passer par une impossible représentation objective ou fidèle. Il nous faut le transposer.

Dire le réel, c’est pour moi restituer une sensation du vivant. Tenter de traduire par des formes sensorielles cette étrange expérience qu’être au monde. Un corps qui se meut, une forme en mutation qui se déploie. Un instantané sans cesse reconduit dans la dynamique du monde.

C’est pourquoi les formes dans mon travail se troublent, émergent, fugaces, avant de se diluer dans des ensemble plus vastes.
Toujours à la recherche de cette dynamique qui les constituent en corps, en fragments, comme les falaises disparaissent et reviennent en plage de sable.

Je tente d’ouvrir par mes films des espaces, des réalités à plusieurs échelles d’espace et de temps dans lesquels on voyage, d’y faire émerger des images qui nous traversent, profondément enfouies dans l’ombre. J’essaie, pour invoquer ce réel vertigineux qui nous constitue mais garde son mystère, de saisir quelque chose du spectacle du monde, de notre émerveillement devant les formes qui surgissent, lorsqu’on regarde éclore les pétales d’une fleur ou le fracas d’un éclair dans un ciel d’orage.

Peut-être subsiste-t-il en nous une trace de cette matière qui voyage et nous compose. Une trace de cette expérience première d’être au monde — une sensation diffuse d’un tout. Et peut être dans nos nécessités de dire, de créer, de percevoir, dans ce qui nous traverse et nous agite, nous exprimons un écho qui résonnent en nous.

 

L’écho du réel.

Francis, Clément Courcier de son vrai nom, est un réalisateur-plasticien de films expérimentaux. Curieux des formes et de la plastique de l’image, il s’interroge sur ce qu’elles nous racontent et comment elles résonnent en nous. Il expérimente ainsi tout azimut à la recherche du fil narratif qui tisse la toile de voyages à la fois introspectifs et cosmiques. En 2016, il réalise « Dix puissance moins quarante-trois seconde ». Réactions chimiques, décomposition de végétaux en tout genre, Francis nous propose un voyage onirique sur la transformation de la matière en la mettant à l’épreuve dans ses expérimentations. Achevé en 2024, « Trois cent mille kilomètres par seconde » le mène à expérimenter avec la lumière. Grâce à différentes installations, véritables jeux de parcours optiques, il fabrique des «images de lumière» qui se mêlent à un corps qui danse pour un nouveau voyage en 3D relief.

Retrouvez le travail de Francis sur son site internet : francis-real.fr

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.