A 27 ans, la créatrice de contenus pèse dans le “green game”. Passée par une grande école de commerce et un poste dans le développement durable, elle a su s’entourer pour créer une activité solide et durable. Un portrait signé Marianne Rigaux pour notre lettre Astérisque.

À 15 ans, Daphné Brouillet voulait être fleuriste. Elle aurait eu sa propre boutique, peut-être à La Rochelle, là où elle a grandi. « Et puis j’ai reçu mon premier iPhone et j’ai découvert Instagram! », rigole la créatrice de contenus. Avec ses images de nourriture, son compte atteint assez vite 10 000 abonnés. « Je faisais de l’influence sans savoir que c’était de l’influence ! ». En école de commerce, son activité sur les plateformes se révèle un frein pour se faire des amis. « J’étais “la fille bizarre qui fait des vidéos”, on se moquait beaucoup de moi. Un étudiant m’avait dit que mes stories étaient gênantes. J’étais très seule, alors qu’en vrai, je suis très sociable » se souvient Daphné. Aujourd’hui, elle fait toujours des vidéos, mais c’est devenu son métier. Son créneau ? L’écologie du quotidien, les gestes simples et réalistes pour réduire ses déchets, mieux consommer et adopter un mode de vie durable. Son approche déculpabilisante séduit 162 000 personnes sur Instagram. « Il m’a fallu quelques années pour que je comprenne ce que je voulais faire. J’ai profité de mon confinement en 2020 pour produire deux vidéos par semaine pendant deux mois. C’est là où j’ai commencé à me dire que je devais être plus régulière, mais je n’avais pas encore trouvé ma patte, ni l’écologie ».

En 2021, toujours étudiante, elle est approchée par une agence. Sur le papier, ça sonne comme une bonne opportunité. En réalité, elle se sent bridée, peu soutenue dans son envie de se lancer sur le créneau de l’écologie. « On me disait que ça n’intéressait personne, que je devais rester dans le lifestyle. Et puis l’agence encourageait des collaborations peu éthiques avec Shein ou Amazon…». Elle y reste deux ans et demi, pendant lesquels elle travaille au sein du groupe Rémy Cointreau comme responsable du développement durable. Sa meilleure amie, la créatrice Vicplusgreen, se souvient d’une période particulièrement intense. « Elle cumulait trois jobs à temps plein : un CDI, la création de contenus et de l’animation de communauté pour des marques en freelance. Je ne sais pas comment elle a fait pour éviter le burn out. Daphné, c’est la personne la plus tenace que je connaisse, elle a une capacité à abattre une charge de travail colossale ».

“Go green”, la série qui propulse son compte

En décembre 2023, Daphné quitte cette agence pour reprendre la main sur son contenu et sa relation avec les marques. Profitant d’une période creuse au travail, elle commence 2024 avec un défi : sortir 31 vidéos en 31 jours. Sa série “Go Green” illustre les gestes que l’on peut intégrer dans son quotidien pour réduire son impact. C’est là que sa carrière de créatrice de contenus connaît un premier point de bascule : « La série a percé au bout de la dixième vidéo, qui a entraîné tout le reste. J’ai pris 40 000 abonnés sur Instagram en un mois, alors que j’étais restée des années entre 25 et 30 000…». Ce succès lui confirme deux choses : il faut continuer dans l’écologie et il faut sortir des contenus plus travaillés. Ce qu’elle fait à sa façon. « Je ne voyais que des créatrices très radicales, parfaites, vegan, qui ne prenaient plus l’avion. Je ne m’identifiais pas à elles. Moi je veux bien réduire – la viande, l’avion – mais je ne me sens pas capable d’un tel niveau d’exigence. Ce qui est le cas de beaucoup de gens ». De façon humble et simple, vidéo après vidéo, Daphné raconte sa transition, son quotidien, ses habitudes, le plus souvent en mode vlog, toujours avec le sourire. Elle vulgarise aussi l’actualité – la loi Duplomb, les dérives des pesticides, l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne – pour mélanger les petits gestes et les grands enjeux.

Son engagement sur le sujet s’est construit progressivement. Au sein de sa famille, où il fallait faire attention à couper l’eau et à éteindre la lumière. Puis en école de commerce, quand elle a commencé à sortir sa poubelle toute seule. « Je me suis rendue compte que je jetais trois sacs de dix litres par semaine, essentiellement des emballages et des plastiques…». A chacune de ses vidéos, sa communauté lui demande des conseils pratiques, les marques qu’elle recommande, les produits qu’elle a testés. Des interactions qui lui donnent le sentiment d’être utile et à sa place. Tellement à sa place, qu’elle prend la décision en janvier 2025 de quitter son CDI chez Rémy Cointreau pour vivre uniquement de la création. « Ca devenait intenable d’avoir deux boulots à temps plein : je ne dormais pas, je faisais des doubles journées. Et puis je générais déjà une base de revenus solide ». Une rupture conventionnelle lui assure aussi des indemnités chômage pour faire la transition.

La concurrence saine du “green game”

Ce saut dans le vide coïncide avec le moment où elle atteint le cap des 100 000 abonnés sur Instagram. Un graal qu’elle fête en grande pompe, à Paris. « Les 100K, je les veux depuis que je suis toute petite, alors je voulais prendre le temps de célébrer ça. Je voulais aussi remercier tout le monde, notamment mes copains dans l’ombre, qui likaient déjà mes posts alors que je n’avais que 10 000 abonnés », confie Daphné. Pour consolider son activité, elle participe à BetHer, le programme d’accélération dédié aux créatrices de contenu mis en place par l’agence Loopin. Avec ses comptes déjà bien en place, elle est l’une des plus avancées de la promo 2025. Elle en tire néanmoins un enseignement majeur : « Je me suis rendue compte que je n’avais pas créé d’écosystème autour de moi pour trouver de l’aide en cas de besoin. Je ne connaissais pas de juriste par exemple ». Depuis, elle a trouvé un comptable, qu’elle mutualise avec son amie Vicplusgreen. Le hasard du calendrier a fait que les deux créatrices sont passées en même temps du statut d’auto-entreprise à celui de société. « On est jeunes, on n’a jamais fait ça. On s’est retrouvées perdues et on s’est naturellement entraidées dans la partie administrative », raconte Vicplusgreen.

Entre les deux, pas de concurrence depuis leur rencontre il y a trois ans. Au contraire, elles multiplient les vidéos ensemble et les bons tuyaux sur les collaborations. « On a accroché rapidement du fait de nos valeurs communes autour de l’écologie et on a vite senti qu’on pouvait être plus que “collègues”. On a vraiment la même ligne édito, on se pousse l’une et l’autre dans les discussions avec les marques », complète Vicplusgreen. Au-delà de  ce binôme, Daphné se dit très inspirée par tout ce que font ses copines de ce qu’elle appelle “le  green game”. « On se connaît toutes, on tire le marché vers le haut en se communiquant nos tarifs. Je vois ça comme un réseau de collègues qui s’étend plutôt que des concurrentes ».

Se ménager pour tenir dans la durée

Dans cette aventure professionnelle, Daphné peut compter sur sa formation en école de commerce. Elaborer un business plan ? Pas de souci. Définir la valeur de ses vidéos ? Pas d’hésitation. « Je vois beaucoup de filles qui se vendent pas cher, qui ne sont pas à l’aise avec le fait de parler d’argent. L’école m’a aidée à comprendre la réalité du marché. Et puis je suis arrivée avec cinq ans d’auto-entreprise derrière moi ». Désormais à la tête d’une société, elle a commencé début 2026 à pouvoir se verser un salaire de 800 euros. A terme, elle vise un salaire entre 1500 et 2000 euros. Pour l’instant, elle engrange entre 5 et 20 000 euros de chiffre d’affaires par mois, qui servent à payer en priorité une monteuse, la TVA, l’Urssaf et ses déplacements professionnels. En bonne entrepreneuse, elle détaille la structure de ses rentrées d’argent : « 80% viennent d’Instagram grâce aux collaborations avec des marques sous la forme de placement de produit. Puis 5 à 10% de la monétisation sur YouTube et TikTok, auxquels s’ajoutent un peu d’affiliation et les droits d’auteurs reversés par LaScam ».

Pour gérer ses collaborations, Daphné peut s’appuyer sur Théo, son agent, lui-même créateur de contenus sur le running. Leur rencontre remonte à 2022. « Je la suivais sur les réseaux alors qu’elle n’était pas encore connue. Je l’ai vue grandir, et exploser en 2025 avec “Go green”. J’adore travailler avec elle, c’est une personne passionnée, qui ne se laisse jamais abattre. Elle a toujours su mettre un prix sur son image et ses compétences, elle ne s’est jamais sous-estimée. C’est une vraie force », assure Théo. Pendant sa première année 100% créatrice, Daphné a dit “oui” à quasiment toutes les sollicitations. Un piège classique qu’elle n’a pas su éviter. « Je ne savais pas quand m’arrêter, quand dormir. J’étais en flip permanent sur les collabs, ça m’a poussée à accepter plein de trucs que je n’accepterais pas aujourd’hui. En décembre dernier, j’étais complètement cuite : j’ai passé Noël à dormir. Maintenant j’apprends à poster moins mais mieux, à trouver un rythme de croisière pour tenir la dans la durée ». Elle apprend aussi à choisir scrupuleusement les marques, passant au crible leur rubrique RSE, leur bilan carbone, leurs engagements, la source des produits. « J’estime que je n’ai plus le droit à l’erreur sur mes collaborations : j’ai une forme de responsabilité vis-à-vis des gens qui me suivent ».

 

 

 

Marianne Rigaux siège à LaScam depuis 2018, où elle est vice-présidente de la commission Écritures et formes émergentes. Elle a réalisé de nombreux films photographiques et webdocumentaires. Journaliste de formation, elle a exercé pendant 10 ans entre la France et la Roumanie, avant de devenir responsable pédagogique dans un organisme de formation professionnelle.

LaScam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.