Hommage à un documentariste hors norme, qui avait un pied en France, l’autre en Pologne. Et qui sut composer avec le socialisme réel puis avec le capitalisme triomphant, pour bâtir une œuvre aussi exceptionnelle que salutaire.

À l’automne dernier, lors d’un conseil d’administration de LaScam, parmi les documents portés à notre attention, figurait, comme à l’accoutumé, la liste des sociétaires disparus. Cette fois, le choc fut singulièrement rude : le réalisateur de films documentaires Marcel Łoziński était mort. Le 20 août 2025, à Varsovie, à l’âge de 85 ans.

Pas une nécrologie dans la presse française, mis à part un article de François Ekchajzer dans Télérama. En Pologne, il y eut au contraire, à foison, des témoignages de reconnaissance et de respect, au sujet d’un auteur national « parmi les plus connus et les plus récompensés au monde ».

Ainsi continuait, post-mortem, une forme d’écartèlement. Marcel Łoziński naît à Paris, à un moment crucial : le 17 mai 1940. Ce jour-là, le colonel de Gaulle remporte, à Montcornet, avec sa 4e division cuirassée, la seule victoire française avant liquidation finale. Le lendemain, sinistre présage, le maréchal Pétain devient vice-président du Conseil. Mais ce même 18 mai 1940, un héros né non loin de la Vistule, le général Władysław Sikorski – il préside un gouvernement en exil près d’Angers –, met la première division de grenadiers polonais à la disposition de l’armée française. Un sacrifice qui ne sera point payé de retour.

La vie de Marcel Łoziński sera ponctuée de sacrifices non payés de retour. À commencer par la décision de ses parents de partir « construire le socialisme » en Pologne après la guerre. Juifs polonais installés à Paris – une tante de Marcel, Lydu Łozińska, avait épousé Jean Vigo –, le couple a échappé durant l’occupation à la monstruosité nazie pour aller, donc, en 1947, se jeter dans la gueule du loup stalinien.

Roman Kornecki et Eugenia Łozińska, son père et sa mère, rompus à la clandestinité, avaient participé, entre 1941 et 1944, à l’organe des sections polonaises de la MOI (Main-d’œuvre immigrée) : Nasza Walka (Notre combat). Et ce, après avoir écrit, avant-guerre, dans Dziennik Ludowy (Le Journal du peuple), édité à Paris par les sections polonaises du PCF. Ils croyaient au vrai bois de la vraie croix socialiste…

L’air de rien mais capable de tout

En apparence, Marcel commence par jouer le jeu de la prétendue « démocratie populaire » en intégrant la faculté de communication de l’école polytechnique de Varsovie. Toutefois, son diplôme d’ingénieur du son en poche, il bifurque vers la très fameuse École nationale de cinéma de Łodz – l’y ont précédé Roman Polański, Andrzej Wajda, Krzysztof Zanussi, ou encore Krzysztof Kieślowski.

Commence alors l’éternel jeu du chat (socialiste) et de la souris (artistique) en ces temps de censure, qui s’assouplit ou s’accentue au gré des ébrouements de la population polonaise, rétive à la mainmise du système soviétique et de ses sbires locaux.

Or tout l’art de Łoziński, l’air de rien mais capable de tout, consiste, dans les années 1970, à questionner le bien fondé du pouvoir, de sa propagande – et en particulier de la télévision, avec sa terrible manière d’interviewer des êtres ainsi embarqués dans les fragments d’une fable idéologique (Wizyta – La Visite –, 1974).

En 1978, le documentariste franchit la ligne rouge avec une rouerie remarquable. Dans Egzamin dojrzałości (L’Examen d’aptitude), il filme, dans un lycée de Varsovie, les épreuves d’histoire lors de l’oral de l’équivalent du baccalauréat. Résultat : comment les élèves se dépatouillent, entre cynisme et tricheries, pour coller aux pseudo valeurs du socialisme en lesquelles personne ne semble croire.

Toute la finesse et l’ambiguïté, tout le regard perçant sous couvert de naïveté, tout le talent crypté de Marcel Łoziński se tapissent dans Jak żyć (Comment vivre, 1977). Il s’agit, toujours l’air de ne pas y toucher, d’un essai de collision (crash test) politique : qui se soumet ou se rebiffe face aux contraintes pleines de contradictions de la morale socialiste ? Nous sommes dans une colonie de vacances pour la jeunesse. L’intégralité des choses apparaît biaisée. Le documentaire se présente telle une fiction. Et l’exaltation des valeurs se réduit à la captation des travers d’un ordre intenable : jalousie et chapardage sont, de toute évidence, les mamelles du système.

Le pouvoir se veut stratège. Pas d’interdiction formelle, le film peut être monté, mais ne sera pas montré. L’œuvre de Marcel Łoziński reste sous le coude du socialisme réel. En janvier 1980, cette accumulation de documentaires hétérodoxes voire subversifs sous le boisseau vaut, sur intervention du ministre de la Culture, le renvoi du cinéaste des studios sur lesquels le parti garde la haute main. Six mois plus tard, réintégration, à la faveur de la victoire affranchissante du syndicat Solidarność, dont notre auteur est un compagnon de route – mais d’une tendance rare : de gauche et laïque.

Archéologie de l’insoumission

Pendant l’état de siège qui devait suivre, Marcel Łoziński tourne clandestinement un prodige engagé : La Pologne comme jamais vue à l’Ouest. En quatre épisodes, l’histoire de la démocratie populaire est revisitée, de 1945 à 1989, en confrontant, aux archives de propagande qu’a réussi à se procurer le réalisateur, le témoignage de quatre esprits indociles : Lechowslaw Gozdik, mécanicien, dirigeant du mouvement ouvrier de 1956 (devenu ensuite pêcheur en mer Baltique) ; Jan-Josef Lipski, qui avait participé à l’insurrection de Varsovie en 1945 et cofondé en 1976 le KOR (Comité de défense des ouvriers) ; Jacek Kuron, éternel opposant, emprisonné neuf ans, futur ministre du Travail ; enfin Zbigniew Bujak, ouvrier électronicien parmi les fondateurs de Solidarność.

Cette archéologie de l’insoumission polonaise – diffusée en mars 1990 sur La Sept (future Arte) abritée par FR3 en deuxième partie de soirée –, fait découvrir au grand public un véritable génie du dispositif, du montage, du regard sur l’humain et la marche du monde, bref, un véritable génie du documentaire.

L’impression est vite confirmée par un bijou de onze minutes : 89 mm d’écart (1993). Comment, dans la gare de Brzesc, à la frontière entre la Pologne et l’ex-URSS, les cheminots doivent adapter les boggies de chaque wagon du fait de la différence de 89 millimètres dans l’écartement des voies de chemin de fer entre les deux pays. Le temps que se réalise une telle besogne, les voyageurs devant poursuivre leur route vers l’Est observent la manœuvre et sont captés, ainsi que les hommes à la tâche, en un superbe noir et blanc, qui semble recéler toutes les douleurs et tous les clins d’œil de l’Histoire.

Nommé en 1994 aux Oscars du cinéma dans la catégorie meilleur court métrage documentaire, Marcel Łoziński voit alors sa carrière s’envoler. Toujours aussi futé et affuté (si Thierry Garrel lui refuse – fait exceptionnel – un projet pour Arte France, notre réalisateur passe par les Allemands afin de le faire aboutir !), il forge une douzaine d’œuvres considérables.

Dans la forêt de Katyn

Il y a ce projet longtemps caressé avec Wajda mais qu’il mène seul à bien : Dans la forêt de Katyn. Du grand art : pas un mot de commentaire, une musique qui fait vibrer à bon escient, des témoignages s’emboîtant avec une dextérité capable de passer pour naturelle.

Il y a, couvert de récompenses, Poste restante, consacré au bureau des lettres non distribuables faute d’avoir trouvé leur destinataire – du Père Noël à Dieu soi-même ! Il y a, pour finir, Ojciec i syn w podróży (Père et fils en voyage, 2013), qui récapitule le dialogue cinématographique avec l’un de ses trois fils, Paweł Łoziński. Celui-ci, qui a lui-même opté pour le 7e Art, n’aura cessé de se mesurer avec amour à son père, le filmant par exemple pérégriner en camping-car de Varsovie à Paris, afin de disperser les cendres d’Eugenia Łozińska au jardin du Luxembourg. Paweł a également réalisé Lieu de naissance, un documentaire sur l’antisémitisme en Pologne pendant la guerre, qui semble répondre à Świadkowie (Les Témoins, 1987), travail terrifiant de Marcel sur le pogrom de Kielce intervenu en… 1946.

Vigie des horreurs, des soubresauts et des espoirs passés, Łoziński senior était un être exquis, qui recevait dans son appartement varsovien où l’on ne lésinait point sur la vodka. Il pouvait vous emmener dans sa voiture faire le tour de l’École du film de Wajda, dont il avait dirigé le département du documentaire : vous aviez alors l’impression, tandis qu’il roulait dans cet étrange décor en crépitant d’anecdotes, de personnifier la caméra d’une production qui ne verrait jamais le jour…

Laisser entrevoir pour donner à comprendre

Il avait accepté de relire le tapuscrit de La Vie en rouge (Seuil, 1994), fresque formidable de l’Autre Europe brossée par les journalistes Christian Duplan et Vincent Giret. Marcel était sage et discret, parfois secoué d’un petit rire enfantin ou sardonique. Son mode d’expression n’était pas la rhétorique – je l’ai vu tétanisé face à Bronisław Geremek, à l’occasion du « Bon Plaisir » de celui-ci que je produisais pour France Culture en 1993, lorsqu’il fallut aborder la question antisémite en Pologne.

Marcel Łoziński préférait, plutôt que ferrailler, laisser entrevoir pour donner à comprendre. L’un de ses films les plus aboutis, bien qu’en pointillés, touche à la mort : Tout peut arriver (1995). Il capte, dans le parc Łazienki de Varsovie, son fils de six ans, Thomas, sur sa trottinette et qui aborde sans façon de vieilles gens sur leur banc. L’enfant voudrait les voir encore vivants lorsqu’il aura leur âge : « Dans la vie, tout peut arriver », lâche-t-il avec ingénuité.

Aujourd’hui, Thomas Lozinski a 37 ans et travaille à Paris en tant que directeur adjoint chargé des relations internationales dans l’agence de communication culturelle Claudine Colin. Il se remet difficilement de la mort d’un père pareil.

Il se souvient d’avoir eu, au bout de trois jours, assez du tournage de Tout peut arriver, mais d’avoir continué grâce à un géniteur qui sut allier « spontanéité et ténacité ». Tout peut arriver a été porté aux nues. Thomas était reconnu dans toute la Pologne. Son père est là-bas une légende. Un prix porte son nom à Cracovie. Et l’enfant devenu grand garde le souvenir d’un paternel épris de liberté, ayant, jusqu’à son dernier souffle, « porté un regard totalement assoiffé sur le monde ».

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.