20 mars 2026
Olivia Köhler, créatrice et voyageuse en solitairepar Marianne Rigaux, journaliste
Plus connue sous la bannière “Le P’tit Reporter”, la créatrice de contenus Olivia Köhler sillonne les routes de l’Afrique seule au volant de son 4×4 depuis 2021 pour raconter des rencontres inspirantes et des histoires authentiques.
Un portrait signé Marianne Rigaux pour notre lettre Astérisque.
Les tatouages de ses bras racontent son histoire mieux qu’elle : un avion, une carte du monde, des coordonnées GPS de lieux importants, un lion qui représente l’Afrique… Et bientôt, le Kilimandjaro, point culminant du continent africain, qu’elle a gravi début 2026. Chaque dessin pose un repère dans la vie quasi nomade d’Olivia Köhler. A 30 ans, elle cumule les voyages, en solo le plus souvent. Son premier l’avait amenée à vadrouiller un mois en Irlande, en stop avec son sac à dos, à peine majeure. Depuis, elle en a fait son métier.
Sur la chaîne YouTube “Le P’tit Reporter”, 244 000 personnes suivent les aventures de cette créatrice de contenus en mouvement permanent. Elle trace sa route seule, au volant de son Land Rover Defender de 1996 qu’elle a baptisé Kibo, nom du plus haut volcan d’Afrique. Bien plus qu’un véhicule, Kibo fait aussi office de maison sur roues et de bureau. Au fil des vidéos, on la voit piloter son 4×4 sur des pistes improbables, croiser des éléphants, bivouaquer aux abords d’un village, partager un repas ou un match de basket avec des enfants, repartir au lever du soleil. Inlassablement, elle raconte, décrypte, incarne, partage son ressenti en mode vlog. Depuis 2018, elle a déjà sillonné plus de la moitié des pays africains, mais aussi la Norvège, le Vietnam, le Portugal ou encore le Brésil.
Le jour de notre interview, c’est depuis la France qu’elle répond. Régulièrement, elle rentre recharger ses batteries dans son camp de base, un petit village près de Montpellier. « Au début, je partais plus longtemps, environ neuf mois, puis je revenais trois mois en France. J’ai pris le temps de m’écouter et maintenant je fais des pauses avant d’être sur les rotules. La vie sur les routes, dans un 4×4, c’est une grosse charge mentale, je n’ai pas envie de subir mon voyage ». Il y a de quoi être sur les rotules quand on sait qu’Olivia fait tout, toute seule : conduire, écrire, incarner, filmer, dérusher, monter, publier, répondre, négocier, facturer et même réparer, quand Kibo a un souci. Peu de personnes comprennent son métier. « La plupart des gens pensent que je suis en vacances ! Pour les autres, un jour je suis photographe, un autre jour vidéaste… Seuls mes amis créateurs de contenus comprennent, comme Camille et Thomas, du compte Instagram “Léon le daron”, qui voyagent eux aussi ».
Du post de blog à la série documentaire
Pour Olivia, la création de contenus commence en 2017, quand elle part pour huit mois de tour du monde en solo et crée à cette occasion son blog Le P’tit Reporter pour partager photos, vidéos, reportages, conseils d’itinéraires. Elle a dans ses bagages son diplôme d’école de journalisme, son expérience de correspondante de presse régionale et sa pratique de la photographie apprise en autodidacte, en voyage ou dans les mariages. Rapidement, les gens accrochent, l’audience grandit et elle commence à gagner de l’argent. Le blog prend de l’ampleur, s’exporte naturellement à partir de 2020 sur les réseaux sociaux. Son projet de vie est trouvé. Sur Instagram, sa communauté approche aujourd’hui des 100 000 abonnés. « J’y partage mon quotidien en story. Ma communauté est bienveillante, car majoritairement féminine. Sur Youtube, je suis suivie par une majorité d’hommes, dont beaucoup veulent surtout voir un gros 4×4 sur une piste ! J’essaie de publier trois vidéos sur trois semaines d’affilée, puis je fais une semaine de pause, pendant laquelle je me concentre sur mes projets annexes », détaille Olivia.
Parmi ses projets “annexes”, Olivia a réalisé en 2020 “Humanité” une série documentaire en quatre épisodes de 52 minutes, tournés avec des voyageurs influenceurs au Kirghizistan, en Tanzanie, en Haïti et en Namibie. Un projet financé de manière maline avec le soutien d’un comparateur de vol et d’une assurance voyage, disponible sur sa chaîne YouTube. En 2025, elle récidive dans le long format avec “Ubuntu, deux femmes sur les routes d’Afrique”, un film de 68 minutes pour raconter 45 000 kilomètres de Montpellier à Cape Town, en Afrique du Sud, parcourus en 4×4 avec sa compagne de l’époque, avec l’envie de se laisser porter par les rencontres et de déconstruire les clichés. Le film a été sélectionné au festival international du film de voyage et d’aventure What A Trip ! à Montpellier en septembre dernier, et a été projeté dans différents cinémas ces dernières semaines.
La pression des réseaux sociaux et le soutien des amis
Malgré ce succès, en ligne et en vrai, Olivia a du mal à se réjouir. « J’ai énormément progressé dans ma manière de tourner, je m’approche d’un contenu de qualité qui me convient. Mais je n’ai pas encore un regard fier sur mon parcours, ni encore trouvé mon équilibre. Je garde un syndrôme de l’imposteur, je me compare à d’autres. Et puis je ne sais jamais si l’algo va m’invisibiliser ». Sa meilleure satisfaction ? « Un message de quelqu’un qui va dans un pays parce qu’il m’a vue le faire ». Côté revenus, entre la monétisation YouTube, les droits d’auteur versés par LaScam, les liens sponsorisés sur son blog et les contrats pour des offices de tourisme, elle tourne autour de 2 à 3000€ par mois, depuis bientôt trois ans. Avec le temps, elle a appris à prendre soin de sa santé mentale. « J’ai toujours plein de choses dans la tête, et la pression de ne pas savoir si ça va marcher, mais j’organise mieux mon temps, mes idées, mes envies pour ne pas être toujours surchargée », confie celle qui se décrit comme hypersensible.
Même à distance, elle peut compter sur le soutien de Camille et Thomas, du compte “Léon le daron”. Camille se remémore leur première rencontre dans les gorges du Verdon en 2020, après s’être connues en ligne. « Ca a matché tout de suite. Peu de gens savent ce que ça implique d’être créateur de contenus, ça a créé une connexion, quelque chose de très intime. Olivia, c’est un bulldozer : elle peut abattre une quantité de travail impressionnante. Partir seule en 4×4 en Afrique, être sur tous les fronts, j’en serai incapable ». Deux fois par an, cette petite bande de créateurs nomades se croise en France. Et se laisse des vocaux interminables le reste du temps. Olivia reçoit aussi les messages quotidiens de Claire, sa meilleure amie, éducatrice spécialisée qui vit près de Pau. Sans travailler dans la création de contenus, elle voit bien la pression qui émane des réseaux sociaux et de soi-même. « Olivia est une bosseuse acharnée. Le lâcher prise, c’est compliqué pour elle. Et si elle ne bosse pas, elle n’a pas de revenus, ce qui ajoute une pression en plus ».
Le coup de pouce tant attendu d’une agence
Depuis début 2025 et un mail de l’agence LEVEL UP qui avait repéré son travail, Olivia est un peu moins seule. Sur le coup, elle se souvient être restée dubitative. « J’ai cru à une arnaque ! Personne ne m’avait jamais renseignée sur la possibilité de travailler avec une agence… Ca m’enlève une grosse pression mentale sur la gestion des collaborations. L’agence fait le lien entre les marques et moi, je peux mettre cette énergie dans la création. J’attendais ce genre de coup de pouce depuis longtemps ». Depuis Lyon, son agent Clément Zucchero ne tarit pas d’éloges sur Olivia, avec qui il échange a minima une heure chaque mois. Elle faisait partie d’une cinquantaine de talents identifiés pour démarrer l’agence LEVEL UP. « Quand j’ai découvert son contenu, j’ai tout de suite accroché. Elle a une capacité à te faire partager un bout de son voyage avec un regard qui reste frais. Elle est hyper positive et reste motivée alors qu’elle fait ça depuis longtemps. J’ai un gros respect pour son travail : faire tout, toute seule, en plus d’être sur les routes, c’est la pire situation en termes d’isolement ».
Moyennant une commission prise sur les collaborations avec des marques, LEVEL UP accompagne Olivia, et surtout pitche son travail auprès de marques qui collent à l’univers du P’tit reporter : sac de voyage, culotte de règles ou bien service de consultation psy en ligne. « Depuis un an qu’on travaille ensemble, elle se donne un peu plus le droit de changer son rythme, de prendre plus de risque, de faire moins mais mieux. Avec notre accompagnement, elle peut se concentrer sur ce qu’elle kiffe », analyse Clément Zucchero. Et ce que kiffe Olivia, c’est de se consacrer aux mille projets qu’elle a en tête. L’un d’entre eux lui tient particulièrement à coeur : s’associer à des agences locales en Afrique pour proposer des séjours responsables et authentiques à des femmes qui n’osent pas voyager seules. Début avril, elle retrouvera Kibo, qui patiente dans un garage au Rwanda, pour continuer son périple au pays des mille collines, puis en Ouganda et au Kenya, afin de raconter encore ce continent, qu’elle porte en pendentif autour du cou. Avant de rentrer en France cet été, pour une nouvelle – courte – pause dans sa vie de créatrice nomade.