Feurat Alani, lauréat du prix Albert Londres en 2019, est devenu journaliste par besoin viscéral de raconter l’injustice et témoigner d’un monde qui bascule. Dans ce texte, il s’interroge : pour qui écrit-on, vraiment, quand l’information est prise entre tumulte, défiance et quête de sens ?

En 2003, lorsque j’ai choisi d’embrasser ce métier (car j’éprouvais de l’amour pour le monde des reporters), je savais pourquoi je le faisais et pour qui. D’abord pour raconter l’injustice qui se déroulait sous mes yeux. Mon pays d’origine, l’Irak, s’effondrait par une invasion illégale d’une dictature, soumise à douze ans d’embargo, en déliquescence. Je le faisais pour que les Irakiens ne soient pas oubliés. Je ne me suis pas lancé pour assouvir mes fantasmes autour du reportage, ni pour sortir des bureaux cloisonnés ou en open space, pas seulement pour arpenter des plaines sauvages à la Nicolas Bouvier, mais en premier lieu pour raconter mon monde qui bascule, me confronter aux autres moi, rencontrer des personnages hauts en couleur, dénoncer l’injustice. Un besoin viscéral et irrésistible.

Je dois l’admettre, devenir journaliste est une contradiction. C’est être égoïste et altruiste en même temps. C’est écrire pour soi pour mieux écrire les autres. Avec le temps, ce sentiment du moi passe. La réalité du terrain vient le chasser. On se rend compte que le journalisme fonctionne en cercles concentriques. Le premier cercle, c’est nous. On rapporte ce que l’on voit, entend et récolte. On écrit. On signe. On appose son nom à sa plume, on la porte en flambeau, on l’associe à sa voix. Puis vient le deuxième cercle. C’est la rédaction, les consœurs et confrères qui vous lisent ou relisent. Puis le troisième, le public, ceux qui s’informent, reçoivent l’information. Cela peut continuer ainsi en cercles plus lointains, plus spécifiques : gouvernement, justice, etc.

Plus le temps va, plus on accepte l’idée qu’être journaliste, c’est admettre que l’on ne sait pas mais que l’on va tout tenter pour comprendre et faire comprendre. C’est se porter garant pour celles et ceux qui ne savent pas non plus. C’est aussi construire un pont entre deux mondes qui s’ignorent. C’est in fine aller voir de ses propres yeux ce que l’on ne sait pas pour ceux qui veulent savoir et ceux qui ne veulent pas que l’on sache. Alors, si je ne travaille pas pour moi, pour qui ? Peut-être pour celui que j’aurais été si je n’avais pas pu devenir journaliste. Et donc pour l’altérité.

Mais revenons concrètement à la question qui nous est posée. Pour qui travaillent les journalistes ?
Et si nous posions la questions à l’envers ? Pour qui les journalistes ne travaillent-ils pas ?

Les journalistes ne sont pas censés travailler pour des intérêts particuliers ou pour des groupes d’influence. Ni pour des partis politiques, des entreprises, des organisations gouvernementales, des groupes de pression ou des individus influents pour promouvoir leurs intérêts personnels. Les journalistes doivent être indépendants dans leur travail et se concentrer sur la collecte et la diffusion d’informations impartiales, précises et équilibrées pour permettre au public de se forger sa propre opinion. Ils doivent respecter un code de déontologie qui leur impose des règles éthiques et professionnelles strictes, telles que la recherche de la vérité, l’exactitude, l’équité, l’indépendance, la transparence et le respect de la vie privée.

Est-ce utile de le rappeler ? Les journalistes travaillent pour le public, pour l’intérêt général.

Plus le temps va, plus on accepte l’idée qu’être journaliste, c’est admettre que l’on ne sait pas mais que l’on va tout tenter pour comprendre et faire comprendre.

La défiance envers les journalistes, un nouveau défi

Oui mais, car il y a un « mais », cela ne semble plus si évident. Aujourd’hui, 17 ans après avoir commencé ma carrière, j’ai l’impression de pratiquer deux métiers. Celui qui consiste à être journaliste, et celui qui consiste à justifier le fait de l’être. Ce phénomène n’est pas nouveau. La défiance envers les journalistes est exponentielle tout en constatant une désaffection corrélée et grandissante des citoyens pour l’information. « Il y en a tellement ». « Elle ne s’arrête jamais ». « Nous sommes noyés dans le vrai et le faux ». À l’ère des fake news, des réseaux sociaux, il devient très complexe de démêler ce vrai du faux, ce faux du vrai. Face à cette submersion de vérités et de mensonges, beaucoup abandonnent l’information et conspuent notre rôle.

Je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a asséné des vérités obscures. « Tout cela vous dépasse vous les journalistes, vous ne contrôlez rien. Les grands groupes sont au-dessus de vous, ils tirent les ficelles » m’oppose-t-on régulièrement, au cours de discussion avec des amis, avec des inconnus, ou encore avec des élèves lors de rencontres ou d’ateliers d’écriture qu’il m’arrive d’oser. À chaque fois, je suis effaré, heurté, blessé. On mélange tout. Le complot est partout, évident, explicite. Prendre un peu de « vrai » pour en faire une généralité. Mais ce « vrai » existe.

Le discours sur la concentration des médias dans les mains de quelques industriels, je ne peux le contester. Que François Pinault ou la famille Dassault contrôlent respectivement le Point et le Figaro, que Bolloré détienne les groupes Vivendi, Havas et Canal-plus, et donc sa chaine d’information en continu, est officiel, indéniable. Cela pose-t-il le problème des interférences possibles des actionnaires dans la couverture de certains champs de l’actualité ? Bien-sûr. Prenons le cas de Vincent Bolloré justement. En mai 2015, nos confrères Jean-Pierre Canet et Nicolas Vescovacci travaillaient pour Canal-Plus. Leur documentaire sur le Crédit Mutuel-CIC avait été déprogrammé par Vincent Bolloré, à la demande du président de cette banque. Cette censure scandaleuse fait partie de ce qui alimente la défiance du citoyen vis-à-vis des grands médias. Mais ce que les détracteurs des journalistes oublient souvent, c’est que la presse est un vaste monde. Quid des chaînes publiques et des nombreux médias indépendants ? Faut-il rappeler que quelques semaines après cette censure de Canal-Plus, le documentaire des deux journalistes a été diffusé sur France 3, sur le service public ? Oui, la liberté de la presse est régulièrement menacée par ce genre de d’affaires, mais il existe de nombreux foyers de résistance à ce genre de pratique. Et ce scandale parmi d’autres remet au premier plan la question de l’indépendance des médias qui, comme nous pouvons le constater, n’est jamais acquise. C’est un mouvement vivant, constamment poussé dans ses retranchements. L’ONG Reporters sans frontières s’était par ailleurs inquiétée fin 2017 d’un « cas de censure » concernant le Togo sur Canal-Plus. Encore une fois, Bolloré…

Après avoir été diffusé dans l’émission « L’Effet papillon », un reportage consacré à des manifestations qui se multipliaient au Togo contre le président a été supprimé sans explication des plateformes de replay de la chaîne. Comble de l’ironie, quelques jours plus tard, à 7h du matin, la chaîne cryptée diffuse une vidéo sans titre, sans signature qui, selon le CSA, fait « un éloge appuyé de la politique économique menée par le gouvernement d’un État africain, en mentionnant sa stabilité politique ». Cet État, c’est le même Togo, pays dans lequel Vincent Bolloré est soupçonné de corruption.

Cette affaire, parmi d’autres, jette l’opprobre sur notre métier. Elle sert de nourriture  avariée à ceux qui le vomissent. Souvent, nous faisons face à l’essentialisation des pratiques journalistiques, ramenées constamment à ce genre d’histoires. Certes, elles existent. Elles restent minoritaires. Les généraliser serait une injustice. Tout comme l’acte de réduire un corpus à une seule de ses dérives : essentialiser, c’est coller une étiquette très difficile à enlever. À l’heure des fake news, où d’innombrables voix détiennent de plus en plus « leur » vérité, le sujet de l’indépendance des médias reste plus que jamais un combat. Et ce combat commence par les mots. Les généralités mènent très souvent au sophisme dont sont adeptes les conspirationnistes auxquels j’ai régulièrement affaire. « Vous, LES journalistes. Eux, LES actionnaires. Nous, LES victimes ». Dans mes discussions avec mes détracteurs, mon premier argument est basique, poli : s’il vous plaît, commencez par dire « des » plutôt que « les », voulez-vous bien ?

Mutation du métier et nouvelles menaces

Indubitablement, ces discussions sont importantes. Elles ont le mérite d’exister dans notre démocratie. Elles posent question. Il faut les regarder en face, avoir le courage que requiert l’autocritique, observer son environnement, s’adapter aux évolutions du temps. Le paysage médiatique a considérablement changé au cours des dernières décennies, en grande partie en raison des transformations technologiques et des nouveaux modes de consommation de l’information. Cela a également entraîné des changements dans la perception du journalisme. Le paradoxe est palpable au quotidien. Jamais dans l’histoire du journalisme, l’accès aux informations n’a été aussi important et malgré tout, jamais peut-être, il n’a été aussi difficile de savoir où chercher les bonnes sources, de les recouper, de les estimer. Comme les deux faces d’une même pièce, fascination et exécration sont indissociables. Dans les années vingt du deuxième millénaire, le journalisme semble désormais altéré par de nouvelles « avancées » technologiques. Il faut le reconnaître, dans leur globalité, ces avancées ont éloigné les gens de nous.

Le journalisme tel que nous l’avons connu peut sembler différent aujourd’hui, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il n’a pas d’avenir. Les principes fondamentaux du journalisme – vérification des faits, indépendance éditoriale, impartialité et rigueur professionnelle – restent essentiels pour fournir une information de qualité et crédible au public. C’est ce à quoi il faut s’accrocher. Cependant, la concurrence accrue dans le secteur des médias et la baisse des revenus publicitaires ont entraîné une réduction des budgets alloués à l’information et une pression croissante sur les journalistes pour produire plus avec moins de ressources.

Pour surmonter ces défis, les médias doivent s’adapter aux nouvelles réalités du « marché de l’information » en trouvant de nouvelles sources de financement et en développant des modèles économiques durables. Ils doivent également continuer à investir dans la formation et la qualité des contenus afin de maintenir leur crédibilité et leur pertinence dans un paysage médiatique en constante évolution. Et dans cet océan obscur est récemment arrivé une nouvelle menace pour le journalisme : l’intelligence artificielle.

Certains y voient une avancée, d’autres un recul. Je me pose la question. L’intelligence artificielle aura-t-elle la peau des journalistes ? Va-t-elle porter le coup final au journalisme ? Va-t-elle travailler pour nous ou allons-nous travailler pour elle ?

Leur émergence provoque déjà des bouleversements. En Allemagne par exemple, le groupe de médias Axel Springer a récemment annoncé des suppressions d’emplois chez le tabloïd Bild et le généraliste Die Welt, au motif que l’intelligence artificielle pouvait désormais « remplacer » les journalistes.

De fait, l’IA est déjà utilisée couramment dans les rédactions, notamment pour traduire des textes, retranscrire des fichiers sonores ou à l’inverse convertir en format audio du texte, voire produire du contenu simple. L’Agence France Presse reconnaît par exemple l’utiliser au service photo.

Heureusement, des journalistes ont enquêté, ce que ne peut pas (encore) faire l’intelligence artificielle. Sans surprise, parmi les limites constatées de l’IA durant cet exercice : une difficulté « à dessiner des tendances », à « faire une synthèse journalistique », l’insertion de passages entiers copiés sur Wikipédia, voire de mensonges. Alors, « intelligence » ou pas, « artificielle » ou pas, je continuerai, humainement, à poser des questions, à enquêter, à raconter l’Histoire, à écrire la première version de l’Histoire comme disait l’autre. Tâchons de nous assurer qu’elle ne soit pas écrite par l’intelligence artificielle. D’ailleurs, dans ce texte que je viens d’écrire, quelque part, un paragraphe a été rédigé par la célèbre application « Chatgpt ». Sauriez-vous le repérer ? Vous avez deux heures…ou plutôt deux secondes.

Ce texte a précédemment été publié dans l’ouvrage « Pour qui travaillent les journalistes ? – Les Prix Albert-Londres prennent la plume » aux Éditions de l’Aube – octobre 2023.

Feurat Alani est un journaliste, grand reporter français d’origine irakienne né le 5 décembre 1980 à Paris. Ancien correspondant à Bagdad, il collabore depuis 2012 avec Arte, où il se rend en Afghanistan, en Libye, dans la bande de Gaza, et depuis 2021 avec Mediapart sur des séries et enquêtes au long cours. Il est lauréat du prix Albert-Londres en 2019 pour son livre Le Parfum d’IrakFeurat a vécu une partie de sa jeunesse dans l’une des dix-huit tours de la cité Pablo Picasso de Nanterre. Son père Amir Alani, opposant politique à Saddam Hussein, est décédé en 2019 et il lui a dédié son prix Albert-Londres. Depuis 2023, il est l’auteur de deux romans. Un premier acclamé par la critique, Je me souviens de Falloujah, prix du roman Version Femina, prix de la littérature arabe, prix Senghor du premier roman francophone, prix Amerigo Vespucci et finaliste du prix Goncourt du premier roman. Une deuxième sortie pour la rentrée littéraire 2025, Le Ciel est immense, déjà prix Le Mans Antoine de Saint-Exupéry, Finaliste du Renaudot 2025, Finaliste du Renaudot des lycéens et dans la première sélection du prix de l’Académie Française.