Marcel Mrejen, lauréat du Prix de l’Œuvre expérimentale 2025 pour Memories of an Unborn Sun, revient sur la genèse de son film, une composition d’éléments à première vue hétéroclites : archives, poésie touareg, témoignages et science-fiction se mêlent pour transposer le réel.

Une première image

Certains films commencent par une situation qui interroge, une image qui vous reste. Pour moi, Memories of an Unborn Sun a commencé en 2014, autour de l’aéroport de Constantine, au moment du rapatriement du corps de ma grand-mère. Premier contact avec le pays de ma mère, depuis la fenêtre du taxi je vois des centaines d’ouvriers chinois s’atteler à la construction d’une nouvelle ville. Cette image m’est restée. Qui étaient ces hommes, et à quelle histoire appartenaient-ils ?

À celle de la Chine contemporaine, à celle de l’Algérie postcoloniale, à celle des grands chantiers, ou à une histoire plus discrète, faite de déplacements, d’isolement et d’effacement ? Ce réel ne m’est pas apparu comme une matière disponible, mais comme une situation déjà traversée par des rapports économiques, politiques et historiques complexes.

Un portrait en contreforme

J’ai d’abord envisagé ce film comme une enquête documentaire sur la présence de travailleurs chinois en Algérie. Il s’agissait d’aller à leur rencontre, de comprendre leurs conditions de travail, leur rapport au territoire, leur expérience de l’exil. Mais cette démarche s’est rapidement heurtée à une limite concrète. Les ouvriers vivaient dans des bases-vie, souvent à l’écart de la société algérienne. Leur parole était difficile à recueillir, soit parce qu’ils refusaient de parler, soit parce qu’ils restaient dans un cadre de discours très contrôlé.

Cette difficulté d’accès disait quelque chose du sujet lui-même. Les travailleurs étaient visibles dans l’espace public, mais leurs récits restaient peu accessibles. Ils participaient à la transformation matérielle du pays, mais leur propre présence semblait effacée du récit collectif. Ce film ne pouvait plus simplement consister à documenter une situation. Il devait prendre en compte les conditions mêmes de cette impossibilité documentaire.

C’est dans ce contexte que la fiction est devenue nécessaire. Non pas comme une manière de remplacer ce que je n’avais pas réussi à obtenir, mais comme un outil pour travailler à partir des lacunes, des silences et des formes de parole empêchées. Lorsqu’un témoignage est impossible, lorsqu’une archive est partielle, lorsqu’un récit circule sous forme de rumeur, le cinéma peut chercher une forme qui rende compte de cette instabilité plutôt que de la masquer.

C’est peut-être là que se situe, pour moi, la transposition du réel : non pas dans le passage du réel vers la fiction, mais dans la recherche d’une forme capable de rendre visibles les conditions mêmes de son apparition, de son absence ou de sa déformation.

La rumeur comme matériau documentaire

Dans Memories of an Unborn Sun, j’ai travaillé à partir de témoignages, mais aussi de rumeurs, de récits indirects et de fake news. Ce choix ne visait pas à confondre volontairement le spectateur ou à relativiser toute idée de vérité. Il répondait plutôt à la nature du réel que j’essayais d’approcher. Certaines histoires ne circulent pas sous la forme de documents vérifiables ou de récits officiels. Elles existent à travers des fragments, des contradictions, des récits répétés, modifiés, parfois amplifiés.

La rumeur m’intéresse parce qu’elle apparaît souvent là où l’information officielle est absente. Elle n’est pas une preuve, mais elle peut indiquer qu’une communauté tente de formuler quelque chose qu’elle ne parvient pas à établir autrement. Dans le cas des ouvriers chinois en Algérie, les récits autour de corps non rapatriés ou de travailleurs morts loin de chez eux posaient une question plus large : qu’est-ce qu’une société enregistre dans sa mémoire collective, et qu’est-ce qu’elle laisse disparaître dans les récits du développement économique ?

Idéologies coloniales

En travaillant sur la présence chinoise en Algérie, je me suis progressivement intéressé à une autre strate historique : celle des essais nucléaires français dans le Sahara. Les archives militaires de ces essais ont pris une place importante dans le film, non parce qu’elles venaient simplement apporter un contexte historique, mais parce qu’elles rendaient visible une autre manière d’organiser le réel.

Ces images ne sont pas neutres. Elles montrent le désert comme un espace technique, disponible, mesurable, comme un territoire pouvant être transformé en site d’expérimentation. Elles portent un point de vue institutionnel et colonial. Elles documentent un événement, mais elles participent aussi à une forme de justification. Elles produisent une représentation du territoire dans laquelle les populations, les usages, les mémoires et les conséquences à long terme sont largement relégués hors champ.

Je ne considère donc pas les archives comme des preuves transparentes. Une archive est toujours produite depuis une position précise, avec une fonction, une destination, une idéologie. La question n’est pas seulement de savoir si l’image est réelle, mais de comprendre ce qu’elle avait pour fonction de montrer, et ce qu’elle organisait comme absence. Dans mon travail, l’archive devient un matériau à déplacer, à confronter à d’autres récits, à d’autres temporalités et à d’autres voix.

Déplacer le réel

Le film articule des éléments de nature différente : des archives militaires, des témoignages réels, des témoignages fictionnels, des images tournées sur place, des installations extractives existantes, des éléments ajoutés en post-production, et des fragments spéculatifs. Cette combinaison ne relève pas d’un simple effet formel. Elle correspond à une conception du réel comme construction instable, déjà médiatisée par des récits politiques, techniques et médiatiques.

Je ne souhaitais pas opposer frontalement le vrai et le faux. Je voulais plutôt rendre perceptible la manière dont ils circulent ensemble dans certaines situations contemporaines. Les images de propagande, les discours officiels, les rumeurs, les témoignages fragmentaires et les simulations technologiques produisent des régimes de croyance qui ne se laissent pas réduire à une opposition simple entre vérité et mensonge.

Dans ce contexte, transposer le réel ne signifie pas le rendre plus clair ou plus lisible. Cela signifie parfois montrer les opérations qui l’ont déjà transformé : les cadrages, les récits, les absences, les intérêts économiques, les filtres techniques. Le cinéma peut alors devenir un lieu où ces différents régimes d’images sont mis en relation et interrogés.

Écrire par raccords, écarts et tensions

Mon travail d’écriture passe beaucoup par le montage, même avant l’étape technique du montage cinématographique. Je rassemble des matériaux hétérogènes : articles, archives, entretiens, images trouvées, textes littéraires, hypothèses visuelles, notes historiques, documents techniques. Je ne pars pas toujours d’un scénario structuré de manière classique. Je pars plutôt d’un ensemble de documents et d’intuitions dont les relations ne sont pas encore établies.

Le montage permet alors de construire une pensée par association, confrontation et déplacement. Il ne s’agit pas seulement d’organiser des éléments déjà maîtrisés, mais de découvrir ce qu’ils produisent lorsqu’ils sont placés les uns à côté des autres. Dans Memories of an Unborn Sun, la relation entre les essais nucléaires français, la présence des ouvriers chinois, les projets d’infrastructures, l’énergie solaire et les poèmes de Hawad s’est élaborée progressivement, par le travail de composition.

Cette méthode implique d’accepter une certaine part d’instabilité. Le film ne cherche pas à construire une démonstration linéaire, mais à faire apparaître des continuités historiques et politiques. Le passé colonial n’y est pas présenté comme un événement clos. Il revient à travers d’autres formes d’exploitation du territoire, d’autres infrastructures, d’autres discours sur le progrès et l’énergie.

Une polyphonie politique

La question de la voix est centrale dans ce film, plusieurs régimes de parole coexistent : la parole des ouvriers, les archives militaires françaises, les récits spéculatifs, les poèmes de Hawad, mais aussi les sons industriels et les silences du paysage. Ces éléments ne sont pas hiérarchisés selon un modèle explicatif classique. Ils sont placés dans une relation de tension.

Je cherche moins à produire un récit unique qu’à créer un espace où plusieurs formes de perception du réel peuvent coexister. Certaines voix appartiennent aux institutions, d’autres à des individus en situation de contrainte, d’autres encore à des mémoires historiques ou poétiques. Le film devient alors un espace de confrontation entre des récits qui, dans le monde social, ne se rencontrent pas nécessairement.

Cette polyphonie est aussi une manière d’éviter de parler à la place des personnes filmées ou évoquées. Elle ne résout pas la question de la représentation, mais elle permet de rendre visibles les écarts entre les positions, les langues, les temporalités et les rapports de pouvoir.

Une image-temps du territoire

Je suis de plus en plus intéressé par des formes temporelles qui ne séparent pas nettement le passé, le présent et le futur. Dans Memories of an Unborn Sun, les essais nucléaires français, la présence ouvrière chinoise et la spéculation autour d’un second soleil appartiennent à des temporalités différentes. Pourtant, le film les met en relation parce qu’ils participent d’une même histoire longue de l’énergie, de l’extraction et de l’exploitation des territoires.

Cette structure temporelle permet de sortir d’une vision linéaire du progrès. Les infrastructures contemporaines se présentent souvent comme des signes de modernisation, mais elles peuvent prolonger des logiques plus anciennes : extraction, déplacement de populations, effacement des mémoires locales, usage technique du territoire. Le futur technologique apparaît alors moins comme une rupture que comme la transformation de formes historiques déjà existantes.

La science-fiction m’intéresse dans cette perspective. Non comme un imaginaire détaché du réel, mais comme un outil pour observer le présent. Elle permet d’accentuer certaines tendances déjà à l’œuvre afin de les rendre plus visibles : systèmes énergétiques, infrastructures logistiques, technologies de surveillance, automatisation, production de données.

Transposer le réel, pour moi, ne consiste pas à le simplifier. C’est au contraire prendre en compte les médiations qui le constituent : les archives, les récits officiels, les rumeurs, les technologies, les dispositifs de pouvoir, les images produites avant nous. Le réel n’arrive jamais intact devant la caméra. Il est déjà cadré, interprété, filtré, parfois effacé.

Mon travail consiste à partir de ces matériaux déjà transformés et à les réorganiser pour faire apparaître leurs tensions. Je ne cherche pas à produire une preuve supplémentaire, mais à interroger les conditions dans lesquelles une image devient une preuve, un récit devient crédible, une mémoire devient visible ou disparaît.

Je crois que le cinéma peut encore servir à cela : ralentir les images, les déplacer, les confronter à ce qu’elles ne montrent pas. Leur demander non seulement ce qu’elles représentent, mais aussi ce qu’elles excluent.

Marcel Mrejen, né en 1994, est un artiste et réalisateur explorant l’articulation de la technologie au sein des métabolismes vivants et économiques. La forme de son travail s’étend à travers différents médias – installations, image en mouvement, son et machine-learning. Il est diplômé de la Gerrit Rietveld Academie d’Amsterdam en 2018, avant d’être résident au Fresnoy – Studio national des arts contemporains de 2021 à 2023. Son travail a été exposé dans diverses institutions culturelles, notamment le Stedelijk Museum (Amsterdam), Institute of Contemporary Arts (Londres), Nottingham Contemporary (Nottingham), ou encore Eye Filmmuseum (Amsterdam). Son premier film Memories of an unborn sun a remporté le Prix du Meilleur Court-Métrage à Visions du Réel en 2024 et a été présenté dans plus d’une quarantaine de festivals et institutions à travers le monde.

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.