9 octobre 2026
Pour qui travaillent les journalistes #17
« Contre l’effacement »par Claude Guibal
Lauréate du prix Ponfilly 2020 de LaScam, Claude Guibal revient sur l’expérience fondatrice de son parcours de journaliste, et s’interroge sur le sens que ce métier a pour elle aujourd’hui : donner voix à ceux que l’on veut faire taire, lutter contre l’oubli et contre l’impunité.
Ce devait être un de ces soirs des années 80 où après avoir regardé le journal de 20 h en famille, les ados comme moi écoutaient dans leur chambre les premières FM musicales. Ce soir-là, je m’en souviens, l’animateur avait annoncé un titre, Asimbonanga. Du zoulou, disait-il, un mot qui voulait dire « on ne l’a pas vu ». Cette chanson, disait-il encore, parlait d’un homme prisonnier sur une île à quelques encablures de Cape Town en Afrique du Sud et dont les médias, dans ce pays, n’avaient pas le droit de dire le nom ni de montrer le visage, hormis une simple photo prise par l’administration pénitentiaire. Un homme que Johnny Clegg nommait pourtant : Mandela.
En 1987, Nelson Mandela était détenu à Robben Island mais la jeune adolescente que j’étais ne connaissait pas son nom et à peine savais-je alors ce qu’était l’apartheid. Et encore moins connaissais-je les trois autres noms prononcés par le chanteur : Steve Biko, Victoria Mxenge et Neil Aggett [1].
Le lendemain, j’ai demandé à ma prof d’histoire. Elle m’a accompagnée au CDI. C’était avant le temps des moteurs de recherche, avant l’intelligence artificielle, avant le clic de l’immédiat. Nous avons cherché dans les documents disponibles, les revues de presse, les articles.
Qui était Mandela ? Qui étaient les autres ? Pourquoi leurs noms étaient-ils devenus des noms interdits ou dangereux ?
Ce jour-là, en discutant avec elle, j’ai compris qu’il y avait quelque chose pire que la mort : l’effacement. L’invisibilité. Si l’on ne nomme pas les choses, elles n’existent pas. Si on ne prononce pas le nom de Mandela, son combat n’existe pas, on l’efface. Ce qui n’est pas montré ni expliqué n’est qu’une réalité lointaine, tellement abstraite qu’elle en devient inexistante. Pire encore : ne pas parler d’une chose n’est pas seulement ne pas en parler. C’est empêcher que d’autres ne la questionnent et donc laisser ceux qui ont le pouvoir décider seuls de ce qui mérite d’exister.
Alors c’est peut-être pour cela que travaille le journaliste : pour empêcher que les choses ne soient invisibles.
Pour cela, il lui faut donc aller voir pour rapporter.
Le journaliste écrit en effet pour ceux qui cherchent des informations et ne veulent pas qu’on leur assène des certitudes qui n’en sont pas, des opinions plutôt que des faits, des visions désincarnées de l’humanité.
S’effacer pour transmettre
Rapporter, reporter, reportage : j’adore ces mots, leur sens. Je les prononce à voix haute. Se déplacer, plonger dans son sujet comme on le ferait au fond de l’eau, nager pour aller chercher l’info, la remonter à la surface, la regarder à la lumière pour trouver l’angle, la distance, la narration adéquate pour raconter au plus grand nombre.
Magique. Sauf que c’est là, disons, que la difficulté commence. Il faut tout d’abord se souvenir qu’une des premières règles du journalisme est de s’astreindre à penser contre soi-même. Or comme la photographie est l’écriture avec la lumière, le reportage est l’écriture avec les sens. Le reporter écrit avec ses yeux, ses oreilles, son nez, il embarque son lecteur, son spectateur ou son auditeur solidement arrimé à côté de lui et lui donne à voir, à entendre, bref il utilise ses sens pour transmettre. En reportage, le journaliste est traversé par des impressions, des émotions, des impalpables. Il peut être ému, chamboulé, son propre vécu peut être percuté par ce qu’il voit ou entend. Mais cette émotion n’a d’utilité pour son reportage que si elle est mise au service d’une information vérifiée et contextualisée, pour permettre au lecteur de construire sa propre représentation. Le journaliste doit là s’effacer, pour que le je ou le moi silencieux ne soient pas narcissiques mais inclusifs. Il lui faut laisser de la place.
Aux interlocuteurs, d’abord, à leurs mots, leurs silences et leurs contradictions. Laisser la place aux faits, évidemment, mais aussi au doute et laisser la place enfin au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur, qui ne sont pas de simples « réceptacles » ou destinataires, mais bien les derniers acteurs du récit. Car le journaliste travaille en sachant que le reportage ne sera pas totalement terminé une fois qu’on l’a écrit. Il doit continuer à faire son chemin dans la tête de celui qui le lit, l’écoute ou le regarde. Chacun va le faire vivre sans en prendre conscience avec sa propre expérience et ses questionnements. Ainsi, les articles ne sont pas des voies à sens unique mais des chemins qui se font ensemble.
C’est aussi un exercice d’humilité recommencé à chaque fois : comment rendre, au plus vrai, au plus juste, en quelques signes, quelques minutes, une rencontre qui aura duré peut-être une journée mais sera condensée en une brève citation dans un paragraphe ou quelques secondes dans un reportage radio qui ne dépassera pas une minute quinze et qu’on aura écouté distraitement dans la salle de bain en se brossant les dents, en préparant les enfants pour l’école, « c’était quoi déjà ce que j’ai entendu tout à l’heure, c’était où ? La RDC ? Le Rwanda ? Le Mali ? Je ne me souviens plus ». Comment faire pour que l’information passe et reste ? La réponse, je ne la connais pas : c’est l’amertume des limites du journalisme, avec laquelle il faut apprendre à composer, sans jamais l’apprivoiser.
Écrire contre l’oubli
Alors encore, pour qui écrit le journaliste ? Pour ceux et celles et ceux qu’on interroge, en ayant conscience que ces témoignages recueillis ne sont pas un dû, mais un don, dont les journalistes sont comptables. Le journaliste travaille pour éviter que le monde ne se résume en statistiques. Il doit travailler à des récits incarnés, mais aussi à la mise à distance, la perspective, tout en refusant la manipulation. Il travaille à ce que les faits soient partageables.
Les journalistes ne sont que des passeurs, des courroies de transmission. Pire encore : ils doivent sans arrêt se souvenir qu’ils n’auront jamais le pouvoir de sauver le monde. Ce n’est même pas leur mission, alors qu’ils sont si souvent confrontés à l’injustice, la détresse, la cruauté de la vie, l’arbitraire. Comment faire pour se défaire de ce syndrome du sauveur, du justicier ? Comment faire pour ne pas se laisser envahir par l’amertume, la colère, le cynisme, tout en préservant notre capacité de révolte et d’indignation ? Prendre conscience de la limite, encore : s’il arrive déjà à raconter et expliquer, au plus juste, au plus fiable, au plus signifiant, bref, au plus vrai l’information qu’il est venue chercher, alors le journaliste aura rempli sa mission.
Il écrit, le journaliste, pour ceux qui ne savent pas encore. Il écrit pour l’adolescente qui, dans sa chambre, va prêter désormais attention à ce qui est dit à propos de Nelson Mandela. Cette même gamine qui découvre à la télévision en 1989 un mur qu’on abat au marteau et au burin, Rostropovitch et son violoncelle à Berlin, regarde les images de CNN d’un ciel de nuit irakien sillonné des lueurs verdâtres de la défense antiaérienne, un monde immense qu’elle cherche à comprendre, un inconnu, un incompris, des peurs qu’il lui faut apprendre à regarder en face pour les tenir à distance, les objectiver pour tenter de mettre (en général, en vain…) un peu d’ordre dans le chaos du monde.
Le journaliste écrit en effet pour ceux qui cherchent des informations et ne veulent pas qu’on leur assène des certitudes qui n’en sont pas, des opinions plutôt que des faits, des visions désincarnées de l’humanité. Le journaliste écrit pour donner aux citoyens les moyens lucides de comprendre et de questionner les politiques publiques, les décisions géopolitiques, la marche du monde.
Et pour cela, il doit s’interdire d’écrire pour l’algorithme, le clic, le spectaculaire insignifiant. Le journaliste travaille désormais dans un monde où l’information est noyée chaque jour dans un flux de contenus qui l’asphyxient. Dans ce bombardement constant et cacophonique, nous en avons tous fait l’expérience : il est tellement facile de confondre la vérité et la viralité.
Le journaliste doit se souvenir aussi pour cela qu’il travaille pour le futur. Que les informations qu’il produit deviendront, plus tard, des archives. De la matière à historien, peut-être, des preuves, celles des crimes en Bosnie, des traces d’armes chimique en Syrie, des massacres au Mali, des horreurs oubliées. Le journaliste travaille contre l’impunité. Oui, on y revient encore : ne pas autoriser l’oubli, l’effacement. Pour que demain, quelqu’un puisse dire : je sais ce qui s’est passé.
[1] Figures de la lutte contre l’apartheid
Grand reporter à la rédaction internationale de Radio France, Claude Guibal a été, pendant quinze ans au Caire, la correspondante free-lance de nombreux médias pour tout le Proche-Orient. Spécialiste des questions liées à l’islam radical, elle a arpenté le Sahel et l’Afrique, sur les traces d’Al Qaïda au Maghreb islamique, de Boko Haram et de leurs victimes. Depuis dix ans, elle couvre également de façon extensive les États-Unis ainsi que l’Ukraine, et plus largement les terrains sensibles et les zones de conflit. Elle vient de publier « Ce que la guerre fait aux hommes » aux éditions Albin Michel.