19 juin 2026
Elisabeth Kapnist, « seules les traces font rêver… »par Virginie Linhart, autrice-réalisatrice
Portrait de la réalisatrice Élisabeth Kapnist, lauréate du Prix Charles Brabant en 2026 pour l’ensemble de son œuvre audiovisuelle.
La première fois que j’ai vu Elisabeth Kapnist, elle s’agenouillait avec fichu de babouchka sur la tête et force signes de croix devant l’apparition de la vierge Marie au dessus des tours de l’église Saint-Sulpice. Quant à moi, encore lycéenne, je jouais la dite Marie dans L’Apparition, un court-métrage de notre ami commun, le regretté cinéaste Pascal Aubier. Lorsque j’ai revu Elisabeth, dix ans plus tard, elle participait à l’équipe de réalisation des Brûlures de l’Histoire, un magazine télévisé, pour lequel je préparais les dossiers historiques. J’évoque ici un temps que les moins de 20, voire de 30 ans, ne peuvent pas connaître (et c’est heureux), un temps où le monde du documentaire était quasi exclusivement masculin, dirigé par des producteurs, des réalisateurs, des chefs opérateurs ; aux femmes, on laissait la direction de production, le montage, l’assistanat… Ainsi Elisabeth Kapnist était LA seule femme réalisatrice des Brûlures de l’Histoire. En la regardant travailler, la question qui me brûlait les lèvres était : « comment a-t-elle fait ? » Cet article est une tentative, partielle, de réponse en forme d’hommage… Merci Elisabeth d’être là, les réalisatrices vous doivent d’avoir montré la voie !
Une femme dans un monde d’hommes
On ne peut parler d’Élisabeth sans, d’emblée, évoquer ses origines. Née d’un père Russe (Kapnist) dont la famille a fui la Révolution bolchévique et d’une mère Française, ses attaches paternelles sont loin d’être anecdotiques dans son œuvre. Petite dernière d’une fratrie de cinq, elle échappe à peine arrivée à la vie de justesse à la mort. Elle dit de ce trauma originel qu’il l’a forgée : « Je suis un petit soldat, je ne baisse jamais la garde, confrontée à des événements violents ou douloureux, ma résistance devient extrême. » Cette phrase a beau être énoncée d’une voix douce, on croit Kapnist sur parole : sa filmographie en témoigne. Pourtant rien ne la prédestinait aux images. En famille, c’est la littérature qui prime mais, sans qu’elle puisse l’expliquer, s’y mêle chez elle un désir tenace de cinéma. Bonne élève, elle passe son bac en 1968 à 17 ans avec l’intention de présenter l’Idhec (l’école de cinéma qui a précédé la Fémis). Manque de bol, c’est fermé pour événements révolutionnaires. Elisabeth, qui rêve de voler de ses propres ailes, met le cap pour Strasbourg et s’essaye au journalisme. Ça ne lui plaît pas, retour à la case départ après avoir décroché une licence de lettres et de journalisme. Le rêve de cinéma intact, elle s’inscrit à Nanterre où l’on enseigne cette discipline récemment devenue universitaire. Ce sont les frères Blanchet, Séverin et Vincent cinéastes de profession, qui officient. La jeune Elisabeth les trouve arrogants mais passionnants ; avec eux, elle découvre le documentaire – continent jusqu’alors inconnu – et l’amour. Bientôt elle vit avec Vincent Blanchet, son compagnon, le père de ses deux enfants, son chef opérateur et son complice dans ses premières aventures cinématographiques. Au domicile d’Elisabeth devenue monteuse (1975-1985) et de Vincent, quai Bourbon dans l’île Saint-Louis (encore un temps que les moins de 30 voire de 50 ans ne peuvent pas connaître, un temps où il était possible d’être artiste et de vivre dans l’un des plus beaux quartiers parisiens), se constitue une sorte de phalanstère dédié au documentaire. On y croise Jean Rouch (Elisabeth participe au montage de Cocorico, les deux poulets), le jeune Jean-Christophe Rosé (Elisabeth monte ses premiers films « plus underground, tu meurs », précise-t-elle), Henri Langlois, célèbre directeur de la cinémathèque française, et Jean-Pierre Beauviala. Ce dernier, ingénieur de formation, démonte et remonte sur la table de la cuisine du quai Bourbon une caméra qui, affirme-t-il, révolutionnera les tournages. Effectivement. Conçue pour être portée « comme un chat sur une épaule », la caméra Aäton de Beauviala met la technique au service du documentaire et des documentaristes. Au travail ! C’est précisément ce que se dit Elisabeth qui aimerait bien cesser de monter les films des autres pour réaliser ses propres récits. Nous sommes en 1980, elle veut comprendre sa propre histoire, les empreintes laissées par la douleur de l’exil, ce sera Diadia Pavlik, mon oncle de Russie (1982) : « Jean-Pierre m’a passé une caméra, Vincent m’a accompagné pour filmer, Thierry Garrel et Claude Guisard ont produit le film pour l’INA. Il n’y avait que des mecs autour de moi ! Avec ce premier film, j’avais le sentiment de me mettre à nue… mais j’étais aussi timide que déterminée. J’allais avoir 30 ans, je suis devenue réalisatrice. »
Le Gai savoir ou l’invention des Ateliers Varan
Parallèlement à l’éclosion des projets personnels, les années 80 sont celles d’un projet collectif magnifique qui continue aujourd’hui d’exister et de former nombre de documentaristes : « En 1978, Jean Rouch est invité à réaliser un film sur la nouvelle République au Mozambique. Il se rend là-bas, rencontre beaucoup de gens, discute et propose une idée simple : il faut que ce soient les Mozambicains qui s’emparent des outils de réalisation pour raconter leur propre histoire. Ça nous paraît s’imposer comme une évidence : il faut former les gens pour qu’ils puissent raconter leur réalité, filmer ce qu’ils connaissent et veulent montrer. » Un premier atelier est créé au Mozambique puis un autre à Paris avec des participants de différents pays. C’est ainsi que se montent les Ateliers Varan, officiellement fondés en 1981, avec une équipe à nouveau entièrement masculine à l’exception d’Elisabeth (Jacques d’Arthuys, Jean-Pierre Beauviala, Séverin et Vincent Blanchet, Jean-Noël Cristiani, Philippe Costantini, Jean Rouch…). À ce stade de son récit, je ne peux m’empêcher de demander : – « Tu n’en avais pas assez de n’être entourée que d’hommes ? » – « Je crois que je ne m’en rendais pas compte, je ne me posais pas la question… Tu sais, la seule documentariste femme, c’était Agnès Varda ! Nous étions vraiment très isolées. D’ailleurs, quand j’étais jeune je regrettais de ne pas être un homme : le monde leur appartenait. Aujourd’hui quand j’entends, par exemple, que parmi les finalistes du prix littéraire de France Inter, il y a 8 femmes sur 10, je me dis que c’est formidable : les femmes ont enfin cessé d’être invisibles ! » Pendant une dizaine d’années Elisabeth et son compagnon Vincent s’occupent, avec toute la bande d’amis, de faire vivre les Ateliers Varan ; ça prend beaucoup de temps et d’énergie, les journées n’y suffisent pas. Un soir, leurs deux enfants s’écrient en chœur : « Au dîner, interdiction de parler de Varan les parents ! » Une expérience collective, cinématographique, humaine qu’Elisabeth décrit comme la mise en pratique du Gai savoir, un rêve utopique de partage des savoirs – faire devenu réalité.
Prendre la réalisation au sérieux
Soudain, comme une nécessité cela arrive. Pour Elisabeth, un jour il faut partir, s’arracher au cocon conjugal, familial, amical, parce que, s’il n’y a pas rupture, il n’y aura pas création. On ne peut faire autrement quand bien même cela engendre des souffrances : « J’ai senti qu’il fallait que je me sépare de Vincent pour pouvoir réaliser mes films ». Je ne peux m’empêcher d’observer que c’est en s’associant avec d’autres femmes qu’elle s’impose comme la réalisatrice que le prix Charles Brabant célèbre aujourd’hui : Laure Adler pour Les Brûlures de l’Histoire, une autre Elisabeth pour la suite de sa filmographie. La psychanalyste Elisabeth Roudinesco est la nièce de Louise Weiss (journaliste et femme politique féministe) à qui Kapnist a consacré un documentaire (Louise Weiss, l’Européenne, 1993). Le film plaît à Roudinesco, elle propose à la réalisatrice d’adapter son histoire de la psychanalyse en France. Pari risqué mais passionnant relevé par la réalisatrice. De cette plongée dans la psychanalyse, Elisabeth retient l’émotion qui l’a étreinte lorsqu’à la bibliothèque du Congrès de Washington, à Berlin, à Vienne, elle découvre les archives tournées en 35mm de Freud dans son jardin, Freud avec son cigare, Freud avec sa fille, Freud avec ses patientes… « C’était un film difficile, il y avait tant de choses à raconter. J’avais très peur de ne pas y arriver et je dois à Elisabeth Roudinesco de m’avoir poussée dans mes retranchements, elle m’obligeait à expliciter ce que je voulais montrer. Un jour, je suis arrivée chez elle avec une VHS, le film était au stade du bout à bout. Elle a dit : « Le film va être très bien ». J’étais en plein doute, j’ai répondu : « Comment tu sais ? » Elle a ri : « Je suis psychanalyste ! ». Ces deux opus ont eu une double incidence sur la vie de la réalisatrice : elle a entrepris une psychanalyse (« Je ne pouvais pas raconter cette histoire folle – c’est le cas de le dire ! – sans en comprendre les tenants et les aboutissants ») et est devenue une documentariste reconnue. Sigmund Freud, l’invention de la psychanalyse (1997) et Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée (2001) des deux Elisabeth sont désormais des classiques du documentaire.
Les années russes
Maintenant que faire ? Oui, que faire et comment faire, après un grand succès critique et public ? Elisabeth est une artiste, elle en est certaine : après l’histoire de la psychanalyse, elle n’arrivera plus à faire de films, zut alors… Elisabeth est une réalisatrice, après le doute, vient le hasard qui suscite à nouveau le désir : une amie part monter un opéra à Novossibirk (Sibérie), pourquoi ne pas l’accompagner ? Pourquoi ne pas franchir le pas et découvrir enfin la patrie paternelle source de mystères et de nostalgie ? Ce sera en transsibérien, tant qu’à faire d’avoir attendu si longtemps autant prendre tout son temps… Et ce sera en tant que cinéaste « filmeuse » puisque, pour la première fois, c’est Elisabeth qui tient la caméra. Loin, là-bas (1999) inaugure les années russes de la réalisatrice, premier de ses documentaires sur la terre de ses ancêtres. Il y aura aussi ses portraits magnifiques, Nijinski, Maia Plissetskaïa, Welles, Visconti, Karen Blixen, Céleste et Monsieur Proust, Maria Casarès et Albert Camus, Matisse et Lydia… Des personnages qu’elle choisit pour leur lumière et leur traversée de l’histoire, parce qu’ils permettent d’éclairer le passé et de mieux comprendre le présent. Des bijoux dignes de la grande orfèvrerie en ce qui concerne le travail sur les archives. Une œuvre qui mêle beauté et humanité, orchestrée par une réalisatrice qui n’a jamais cessé de suivre ses intuitions : « Finalement, ma vie se raconte à travers mes films… » Et si c’était cela être documentariste ?
Autrice-réalisatrice, Virginie Linhart a réalisé près d’une quarantaine de documentaires, dont des portraits tout en archives et des récits historiques et politiques : 68, mes parents et moi (Etoiles de LaScam) ; Ce qu’ils savaient : Les Alliés face à la Shoah (Etoiles de LaScam) ; Vincennes, l’université perdue (Lauriers d’Or du meilleur documentaire). Écrivaine, elle a publié entre autres : Le jour où mon père s’est tu (Prix de l’essai de l’Express) ; L’Effet maternel, Flammarion (Prix du meilleur récit Points 2021). Une sale affaire, Flammarion (Points Poche 2025). Ces trois récits ont fait l’objet d’une adaptation pour un Podcast fiction de France Culture en plusieurs épisodes « Une sale affaire » (2026). Administratrice de LaScam au collège audiovisuel, elle préside actuellement la pré-sélection des Etoiles de LaScam. Co-fondatrice du collectif NousRéalisatricesDocs.