10 juillet 2026
Fabrice Arfi, le veilleur valeureuxpar Antoine Perraud, journaliste
Récipiendaire du prix Christophe de Ponfilly attribué par la commission des journalistes de LaScam, Fabrice Arfi est appelé à compter dans la presse de ce deuxième quart du XXIᵉ siècle. Découvrez son portrait, puis, en fin d’article, son échange « ConversationS » avec Antoine Perraud.
Un jour, Fabrice Arfi est arrivé mince et même émacié à la rédaction de Mediapart, surprenant ses collègues qui avaient gardé en tête son embonpoint. Une telle transformation physique avait sans doute réclamé quelques semaines, mais on ne retient, en l’occurrence, que le moment ou cela saute aux yeux. De même que vint sauter à l’ouïe, une fois qu’elle eut été peaufinée, sa manière de parler : calme, à la manière d’un chuchotement impératif, apte à retenir l’attention tant Fabrice Arfi sait baisser la voix pour mieux donner à entendre un exposé des faits ou un raisonnement.
Il faut une sacré maîtrise de soi pour ainsi façonner son corps et modeler sa phonation. Le quadragénaire n’en manque pas. Il sait également pratiquer le pas de côté. C’est ainsi qu’il apparaît un tantinet « désidéologisé ». Il s’en tient à une ligne de crète éthique : son refus, implacable, de la corruption, sous toutes ses formes.
Pour autant, il n’a rien d’un Fouquier-Tinville éradicateur d’abus. Il voit plus large que les obsessionnels. « La lutte contre la corruption relève d’une forme d’engagement très politique », nous affirme Alice Géraud, son épouse et alter ego – enquêtrice et scénariste, naguère cofondatrice du site Les Jours. Toutefois, elle ajoute ceci, qui différencie son mari d’une floppée d’éditorialistes ayant un avis sur tout (et n’importe quoi) : « Fabrice ne s’exprime jamais sur d’autres sujets que ceux sur lesquels l’enquête lui donne une légitimité – que ce soit le fruit de son propre travail ou des investigations validées par Mediapart. »
Le zoom sur les scandales n’empêche pas le panoramique dévolu à la morale en politique. Dans un article titré « Contre le cartel de l’impunité » (Mediapart, 25 septembre 2019), Fabrice Arfi fustigeait la pollution de l’esprit public : « Quand le réel montre les ‘‘affaires’’, la démagogie regarde le ‘‘gouvernement des juges’’. » Puis il ouvrait ainsi la focale, ne ménageant ni la gauche ni la droite :
« De Mélenchon à Dassault, la théorie de la séparation des pouvoirs de Montesquieu est sévèrement malmenée. Comme si cette séparation était la liberté donnée à chaque pouvoir de faire ce qu’il veut à l’abri de la surveillance des deux autres. Or c’est tout l’inverse : la démocratie est bien celle du contrôle afin que, dans un équilibre certes compliqué mais essentiel, un pouvoir puisse empêcher les abus d’un autre. »
Il est courageux de pointer les fissures vertueuses et les failles démocratiques de Jean-Luc Mélenchon dans Mediapart, où les séides du chef de file insoumis commentent les articles en meute. Fabrice Arfi met un point d’honneur à refuser qu’il y ait, à Mediapart comme au Nouvel Observateur du temps de Jean Daniel, des « amis de la maison » échappant à la critique. En témoigne cet article du 11 mai 2026, cosigné avec David Perrotin, au sujet d’un personnage flamboyant ayant annoncé, dans un entretien vidéo avec Edwy Plenel, son intention de se présenter à la présidentielle de 2027 : « Argent, cadeaux et contrats : la part d’ombre de Villepin en plein jour. » Le tout surtitré : « Transparence et probité. »
Fibre dix-huitièmiste
Notre journaliste ne prise guère le mot « transparence » qui, admet-il, « donne l’impression de regarder à travers les gens, de forer dans leur intimité ». Il lui préfère le vieux terme de publicité (action de rendre public ; résultat de cette action), hélas, selon lui, « cannibalisé par la valeur marchande et commerciale », au point de ne plus signifier que la réclame.
Il y a chez cette figure de proue de Mediapart, forcément à l’aise dans notre âge numérique, une fibre dix-huitièmiste attachée à la naissance du sentiment démocratique. En témoigne, dans le parti pris déjà cité de septembre 2019, cette constatation désabusée : « La conversation publique paraît tellement dégradée, aidée en cela par des chaînes d’info en continu qui privilégient toujours le spectacle des opinions sur l’aridité clinique des faits. »
Fabrice Arfi nous précise, anticipant toute critique frénétique quant à la prétendue dictature de la transparence : « Mon métier n’est pas d’amener des gens devant un tribunal pour qu’ils soient condamnés. Notre métier consiste à mettre sur la table des informations qui alimentent le débat public. »
Cet homme de bientôt 45 ans – il est né le 4 septembre 1981 –, alors que le monde s’enténèbre, renoue donc avec les combats des Lumières : contre l’arbitraire, l’obscurantisme et l’irrationnel. Rien ne le prédestinait à ce rôle de torchère dans la nuit démocratique. « Il dit souvent n’avoir fait que deux heures de fac », glisse Alice Géraud, qui l’a connu à Lyon, juste après qu’il avait plongé, une fois le bac en poche, dans le chaudron du journalisme (Lyon Figaro, piges pour l’AFP, Libération, Le Monde, Le Parisien, Le Canard enchaîné…). Néanmoins, ajoute son épouse : « Il est en formation intellectuelle permanente. »
Contrairement à tant d’élèves de nos grandes écoles qui s’endorment sur leurs lauriers à 20 ans pour ne plus se réveilleur jusqu’au repos éternel, Fabrice Arfi vibre de la curiosité inextinguible de l’autodidacte. Un autodidacte raisonné, méthodique, nanti d’une défiance instinctive contre les écarts de la pensée.
Point de boulimie incontrôlable, mais une avidité bien tempérée : « Un équilibre qui se construit », résume Alice Géraud. De surcroît, la réflexion n’éloigne jamais Fabrice Arfi de l’actualité, pas plus que l’enquête journalistique ne le détourne de la pensée sachant faire retour sur elle-même. Balancement, pondération. Et harmonie.
« La musique, c’est sa passion, son regret », sourit Alice Géraud. Un ami de vingt-cinq ans, le photographe Sébastien Erôme, en reste encore baba : « Fabrice est capable de sang-froid comme de rigueur hors normes, tout en se faisant fort, avec sa guitare, d’emballer tout le monde dans un bal au fin fond du Gard ! »
« Ne pas être intimidé par la matière »
Michael Hadjenberg, qui codirige le service enquêtes de Mediapart avec Fabrice Arfi, n’y va pas par quatre chemins pour décrire les qualités de son collègue, ami devenu : « Pourquoi Fabrice est-il un si bon journaliste ? Qu’est-ce qu’il fait de mieux que les autres ? Cela fait dix-huit ans qu’on me pose la question et dix-huit ans que je n’ai pas de réponse. Il fait la même chose que tout le monde : il pose des questions, il essaie de comprendre, il insiste. Avec des résultats pourtant beaucoup plus spectaculaires.
Alors pourquoi ? Il sent tout de suite où est l’info, quel fil il faut tirer, ce qui est choquant dans le récit que lui livre une personne ou dans un rapport qu’il va lire. C’est quelque chose qui ne s’apprend pas vraiment. C’est assez mystérieux.
Ensuite, il y a la qualité de l’investigation. Ne pas appréhender de devoir beaucoup, beaucoup, travailler. Ne pas redouter les documents bancaires, les montages de sociétés, ne pas être intimidé par la matière.
Enfin, Fabrice a des qualités exceptionnelles de clarté, notamment à l’oral. Je n’ai jamais oublié sa première participation à une conférence de rédaction à Mediapart en 2008, la façon dont il avait vendu son sujet – cela touchait à l’extrême droite lyonnaise. J’en suis resté bouche bée. »
« La bienveillance n’est pas un slogan »
On a beau secouer nos interlocuteurs en leur faisant valoir que nous frôlons l’hagiographie un rien nord-coréenne, il est ardu de leur arracher le moindre défaut. « C’est vrai qu’il est difficile de lui en trouver », admet Sébastien Erôme, qui reconnaît tout de même : « Quand la pression est très forte, on sent parfois que sa tête s’évade. » Michaël Hajdenberg complète : « Il faut que ça aille vite. Si quelqu’un lui expose un sujet qui l’intéresse moyennement, il va décrocher. Il est happé par autre chose. »
Fabrice Arfi, pour sa part, assume une insuffisance, mais liée à Mediapart – l’articulation entre l’aventure collective du journal et son destin personnel est frappante : des tentatives de débauchage sont advenues, mais il a toujours choisi de rester fidèle au titre cofondé par Edwy Plenel. Et cette insuffisance concerne le « service enquête », qui fut trop longtemps masculin :
« Nous ne sommes pas encore au niveau. Nous sommes douze en tout et il n’y a que quatre femmes. »
Sa collègue Pascale Pascariello tempère : « Quand, en 2019 j’ai rejoint le pôle enquêtes, nous étions deux femmes, Marine Turchi et moi, entourées de six hommes, mais je préfère dire en compagnie de six hommes. Avec Michaël Hajdenberg, ils ont fait bien plus que partager un bureau, ils ont construit une équipe où la bienveillance n’est pas un slogan, où l’entraide va de soi, où le plaisir de travailler ensemble l’emporte toujours sur les égos et balaye les clichés attachés parfois aux services d’enquête. »
En attendant la parité, quelques voix, aussi anonymes que rares, s’inquiètent. Fabrice Arfi pourrait-il se retrouver victime de son succès ? Qu’il le veuille ou non et même s’il insiste sur le rôle de Karl Laske – avec lequel il a travaillé en binôme sur le pan libyen du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy pour la présidentielle de 2007 –, le voici qui apparaît comme le premier journaliste ayant conduit en prison un ancien président de la République française. Ce n’est pas rien. Le tour de force peut muer en fardeau. « Il faut peut-être que Fabrice atterrisse », murmure-t-on.
L’homme n’a pourtant rien d’un Icare de la presse : il surpasse posément. Dans sa recension d’un documentaire d’Alexis Bloom, The Bibi Files (Mediapart, 13 juin 2026), Fabrice Arfi définit ainsi le réalisateur et son travail, dans ce qui ressemble à un autoportrait : « Alexis Bloom réussit la prouesse, jamais évidente, d’être à la fois au cœur des faits et au-dessus de la mêlée. »