Portrait de Michelle Perrot, lauréate du prix Marguerite Yourcenar 2026 pour l’ensemble de son œuvre, par Ivan Jablonka, historien et écrivain.

Je l’ai lue, vue, rencontrée, admirée, et voici quelques images que j’ai emportées d’elle.

Père, mère, guerre

Milieu : petite bourgeoisie catholique parisienne. Le père est négociant en cuir. Michelle a beaucoup été gardée par sa grand-mère, elle-même fille d’un marchand de bois. En un mot, des gens solides, avec le sens des affaires, liés à la terre par le commerce agricole.
Michelle fait la classe à sa poupée. Son père, libéral, « moderne » si l’on veut, lui recommande de faire des études, du sport. Ne jamais dépendre d’un homme ! La petite fréquente le cours Bossuet, un établissement religieux pour jeunes filles, rue de Chabrol, près de la gare de l’Est. Le jardin du collège donne sur la cour de la prison Saint-Lazare. Au détour d’une partie de cache-cache, il arrive que la fillette aperçoive les détenues, voleuses ou prostituées, tourner silencieusement à la promenade.
Les grandes vacances se passent dans le Poitou, chez son arrière-grand-père. Longs mois d’été au contact de la nature et des animaux.
Tout change avec la guerre, et l’enchantement de l’enfance se délite dans une adolescence tourmentée. « J’avais mauvaise conscience d’être une privilégiée, je trouvais ça honteux. » Un épisode d’anorexie la contraint à arrêter l’école pendant un an, en 1941-1942. C’est une ombre qui hante la maison belle et froide de Montmorency, dans la banlieue nord de Paris. Ses parents s’inquiètent.
Le corps ? Silence et tabou. Mais on en apprend beaucoup grâce à la campagne du Poitou – un lieu où les animaux vivent, se reproduisent, meurent. Les petites filles voient beaucoup de choses. Posté à sa fenêtre, l’aïeul commente les allées et venues. Parfois, au passage d’une domestique ou d’une journalière :
– La v’là ben grosse !

 

Le rire du grand homme

Le monde universitaire lui a laissé des souvenirs positifs. Après l’agrégation, elle enseigne dans le lycée de jeunes filles de Caen. Désireuse de poursuivre ses recherches, elle revient voir Ernest Labrousse, le grand mandarin de l’histoire économique et sociale, qui l’avait encadrée en maîtrise et dans l’ombre duquel ont grandi de jeunes pousses, Agulhon, Chaunu, Corbin, Le Roy Ladurie, etc. Quand elle évoque une thèse sur l’histoire du féminisme, il part d’un grand éclat de rire : sujet pas sérieux, sans avenir !
Du reste, Labrousse est un excellent patron de thèse. Il prend la jeune historienne comme assistante à l’Institut d’histoire économique et sociale, fondé par Marc Bloch avant la guerre. Elle s’y trouve bien seule. À l’époque, vers 1960-1961, pas une seule femme n’enseigne à la Sorbonne. Annie Kriegel et Madeleine Rebérioux arriveront seulement quelques années plus tard. Quant à Yvonne Knibiehler, elle exerce à l’université Aix-Marseille.
Finalement, sa thèse porte sur les ouvriers en grève à la fin du XIXe siècle. « L’étude est chaleureuse, écrit l’un des recenseurs de l’ouvrage qui paraît en 1973. Est-ce la conséquence pour l’auteur de l’ »obsession de la classe ouvrière » réactivée à la lumière de Mai 68 ou tout simplement d’un style de belle qualité ? » Quoi qu’il en soit, toute la communauté salue un livre appelé à devenir un classique.
On l’a peut-être oublié – ou l’on ne veut plus s’en souvenir, aujourd’hui que la classe ouvrière a été injustement remisée dans le cabanon aux vieilleries –, mais Michelle Perrot est avant tout une historienne du social. Ses sujets : naissance de la grève, luttes et revendications, violence d’État. Ses lieux d’exercice : l’Institut français d’histoire sociale, la revue Le Mouvement social, la grande encyclopédie du mouvement ouvrier dirigée par Jean Maitron, un lieu de mémoire à elle toute seule.
Historienne du social, donc des illégalismes et de la prison. Viendront un article de référence dans les Annales, « Délinquance et système pénitentiaire en France au XIXe siècle », le collectif L’Impossible Prison, en dialogue avec Michel Foucault, et une autre rencontre déterminante, avec Robert Badinter.

La conversion

Annoncé par toute une atmosphère familiale et professionnelle, le féminisme de Michelle Perrot – moins politique qu’intellectuel – s’épanouit après Mai 68. En 1973, avec Fabienne Bock et Pauline Schmitt, elle fonde le cours « Les femmes ont-elles une histoire ? » à l’université de Paris VII Jussieu, où elle enseigne désormais. Elles ont choisi un titre interrogatif à dessein, car elles n’étaient pas certaines de la réponse. Le premier cours a lieu dans une salle comble, en présence d’étudiants gauchistes hostiles, au motif que l’histoire des femmes détourne de la révolution.
Bien sûr, les femmes ont une histoire ! Encore faut-il savoir laquelle, dans toutes les périodes, au-delà des structures de la parenté et du cercle familial. Tout reste à faire. Du collectif Histoire des femmes en Occident, codirigé avec Georges Duby, au recueil Les Femmes ou les silences de l’histoire, Michelle Perrot contribue à fonder un domaine de recherche, une sensibilité aux archives, aux statistiques, aux lieux, aux actions, aux écrits des femmes. Pionnière d’un champ nouveau, elle est rejointe par un nombre croissant de collègues et d’étudiants en maîtrise ou en thèse.
Cela peut sembler banal de nos jours, mais de tels sujets n’avaient rien d’évident dans les dernières décennies du XXe siècle. Il a fallu, au contraire, de la ténacité et du courage pour deviner l’immensité des terres cachées par une montagne d’indifférence et de mépris ; une incontestable audace pour diriger le regard des sciences sociales vers l’histoire des femmes. Apercevoir les invisibles supposait de dépister les mécanismes de leur effacement.
Le livre dont elle se sent le plus proche ? Mélancolie ouvrière, consacré à une inconnue, Lucie Baud : placée comme apprentie à l’âge de 12 ans, ouvrière de la soie dans la région grenobloise, elle crée un syndicat et organise des grèves au début du XXe siècle. En 1904, au congrès ouvrier de l’industrie textile, elle est la seule femme sur 54 délégués.
Le livre dont je me sens le plus proche ? Histoire de chambres, paru dans la collection de notre éditeur commun, Maurice Olender : chambre royale, chambre conjugale, chambre d’enfant, de la jeune fille, de l’étudiant, de la bonne, du moribond, cellule du moine ou du détenu, mansarde de l’écrivain réunissent leur quintessence pour former l’histoire structurale et privée, collective et intime, de ces pièces ignorées où tant de femmes ont dormi, rêvé, lu, aimé, donné la vie.

 

Avec George Sand

Je ne sais pas si elle apprécierait que je le formule ainsi, mais je pense que George Sand est la femme de sa vie. Au début, elle ne la connaissait pas. Ses romans champêtres n’intéressaient guère l’historienne des ouvriers et de l’usine. Elle l’a découverte par l’intermédiaire de son mari Jean-Claude, originaire de Châteauroux dans le Berry. « J’ai rencontré sa petite-fille en 1959, elle faisait visiter la maison de Nohant, de la ferme aux granges. ça m’a beaucoup frappé. J’ai apprécié le lieu et la femme. »
Plus tard, quand Georges Duby lui a proposé de diriger un volume de l’Histoire de la vie privée, elle s’est plongée dans l’océan de la correspondance de Sand (plus de 20 000 lettres réunies en 28 volumes), ainsi que dans son autobiographie, Histoire de ma vie. Devant elle se dresse alors une grande écrivaine, doublée d’un grand témoin du XIXe siècle. Elles ne se sont plus quittées. Michelle Perrot était encore invitée à Nohant un de ces week-ends de printemps, pour le 150e anniversaire de la mort de Sand. Des invitations fusent de partout, à des festivités, des colloques. Comme elle l’a montré dans George Sand à Nohant, sa maison est à la fois un foyer de vie et un atelier d’artistes, une sorte de phalanstère créatif – lecture, écriture, musique, théâtre – où règnent l’amitié et l’amour. Dieu veuille que cette utopie se poursuive, ici ou ailleurs…
Si elle l’avait rencontrée, que lui aurait-elle dit ? Sourire. « C’était une taiseuse ; on serait restées muettes toutes les deux. » Autre point commun : ce sont des femmes de média, c’est-à-dire des militantes d’une noble cause à laquelle elles veulent faire toute la publicité possible. Michelle Perrot, qui n’ignore rien de la dimension civique de l’histoire, a longtemps officié dans les colonnes de Libération et sur France Culture, aux Lundis de l’histoire.

 

Les autres Michelle

Historienne des femmes, des ouvriers, des prisons, écrivaine, militante, citoyenne : on appelle cela une œuvre – ou une vie. Mais ne vous fiez pas aux apparences : il y a plusieurs Michelle Perrot, et vous ne les connaissez pas toutes.
Il y a celle qui aime la Formule 1, comme son père.
Il y a celle qui se dit queer, moitié boutade, moitié coming-out, en hommage à Derrida pour lequel il n’y a ni un, ni deux, mais trois. Une manière de plaisanter, de ne pas se prendre au sérieux, mais aussi une revendication de liberté, afin d’envoyer balader les normes dans lesquelles on vous enferme. « Je suis une femme classique, mais pas trop non plus ! »
Il y a la gamine sage du cours Bossuet et la marraine du mouvement #MeToo.
Celle dont l’énergie et l’esprit de résistance ont inspiré plusieurs générations.
Celle qui demeure dans l’acmé de ses engagements, dans le rayonnement de sa mission, comme Simone Veil à la tribune de l’Assemblée en 1974, lors de la légalisation de l’avortement.
Il y a celle qui va avoir 100 ans. Radieuse, sereine, à la tête d’une lignée de femmes, avec une fille, une petite-fille, un petit-fils, des arrière-petites-filles. Présente dans de nombreuses bibliographies, lue dans le monde entier. Devenue même un personnage de bande dessinée, qui l’eût cru ?
« La vieillesse m’a fait une santé de fer », écrit George Sand. Qu’en pense sa biographe ?
« Je trouve que la vieillesse est un sale truc. On a l’air d’aller bien, mais on ne va pas si bien que ça. On perd les gens qu’on aime, le monde se dépeuple. J’essaie de n’en rien laisser paraître. Ne pas se plaindre, c’est une façon de protéger les autres. »
Le comble de l’élégance.

Ancien élève de l’École normale supérieure, membre de l’Institut universitaire de France, Ivan Jablonka est professeur d’histoire à l’université Sorbonne Paris Nord. Il est codirecteur de la collection « La République des Idées » au Seuil et l’un des rédacteurs en chef de la revue laviedesidees.fr.
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La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.