3 juillet 2026
Marion Thiba – Une traversée sensible des mondes sociauxpar Cécile Morin, historienne
De 1984 à 2000, Marion Thiba produit quelques cinq cents heures d’émissions sur l’antenne de France Culture, arpentant le pays pour enregistrer des travailleurs anonymes et des intellectuels. Ses émissions donnent accès à un univers, une culture, et à un imaginaire, invitant l’auditeur à une traversée des mondes sociaux. Elle compose une œuvre radiophonique qui marque l’époque, et pour laquelle elle reçoit en juin 2026 le prix de l’ensemble de l’œuvre sonore de LaScam. J’ai eu la chance de la rencontrer dans le cadre d’une recherche doctorale, et de réaliser avec elle deux entretiens.
Un métier appris par l’expérience
Lorsque Marion Thiba évoque son arrivée à France Culture en 1984 à l’âge de 28 ans, elle raconte qu’elle a appris son métier sur le tas. La jeune femme n’est pas diplômée d’une école de journalisme, mais elle possède une expérience de la radio acquise à Radio-France Isère lors de la création de la station. Comme pour d’autres producteurs arrivés à France Culture au début des années 1980, le passage par les premières antennes locales de Radio France constitue pour elle une instance de formation : « J’ai appris le direct, le montage ; on fait tout soi-même ». Entrée précocement dans la vie active après un bac obtenu à 17 ans, elle exerce différents emplois avant de faire de la radio. Puis elle décide d’entamer des études de Lettres à la Sorbonne, « pour le plaisir exclusivement », tout en continuant à travailler. Le choix de la radio se dessine pendant ce cursus au cours duquel elle suit un enseignement sur les techniques et le langage des médias. Férue de littérature et de poésie sonore expérimentale, Marion Thiba découvre que la radio peut être un mode d’expression à part entière. Et après neuf mois de travail dans la station grenobloise, elle tente sa chance à France Culture.
Le producteur Claude Dupont lui propose alors d’intégrer l’équipe du Pays d’ici. Cette émission itinérante joue un rôle décisif dans son parcours : « J’ai vraiment appris mon métier par le Pays d’ici ». Voulu par le directeur de l’époque Jean-Marie Borzeix qui entend rompre avec un certain parisianisme, Le Pays d’ici investit un lieu différent chaque semaine, surtout dans les marges territoriales du pays, pour donner la parole à ses habitants. L’émission est diffusée en direct et en public du mardi au vendredi grâce à un car studio, et elle est ponctuée par des reportages enregistrés et montés sur le terrain. Il s’agit à chaque fois d’adopter un angle éloigné des clichés explique la productrice, et, à la manière des ethnologues, de trouver lors des repérages des personnes ressources qui serviront de médiateurs sur le terrain. De la Lorraine sidérurgique au Mont Aigoual en passant par la prison des Baumettes, elle arpente le territoire douze années durant, et expérimente au Pays d’ici une pratique collective de la radio aux côtés de réalisateurs et de techniciens avec qui elle partage le quotidien. Elle se souvient du montage effectué dans les chambres d’hôtel la veille du direct, ou des heures passées à se perdre sur les routes pour aller rencontrer des témoins, à une époque où il n’existe ni GPS ni téléphone mobile. Et quand survient l’imprévu, elle sait pouvoir compter sur la connivence établie avec les membres de l’équipe, comme lors d’une émission enregistrée à Paimpol sous des parapluies durant laquelle la réalisatrice qui ne voit pas les signes que Marion Thiba lui adresse, parvient à lancer les reportages exactement au bon moment. À l’instar des producteurs Laurence Bloch ou Yves Aumont, elle évoque Le Pays d’ici comme une expérience collective d’une grande intensité. Elle y forge ses qualités de documentariste : son sens de la description en l’absence d’image, sa capacité à susciter la parole sans être trop interventionniste, et bien sûr sa maîtrise du direct. Car la venue de la radio nationale dans un milieu de forte interconnaissance, parce qu’elle suscite une parole collective exprimée pour la première fois devant un micro, crée un événement. L’art du direct consiste alors pour Marion Thiba à capter l’inattendu tout en tenant l’émission, de façon à ce qu’elle demeure intelligible pour l’auditeur. Un jeu d’équilibriste auquel elle s’aguerrit au gré des expériences, comme dans un Pays d’ici enregistré en décembre 1990 à Oignies, chez Josette, un café situé face à la dernière mine du bassin charbonnier du Nord sur le point d’être fermée, où il lui faut mener l’émission jusqu’au bout alors que des mineurs rassemblés prennent bruyamment à parti le directeur des houillères.
Du direct au documentaire, la pratique d’une radio de terrain
Dès la fin des années 1980, Marion Thiba produit aussi des documentaires, notamment pour Les Chemins de la Connaissance ou La Matinée des Autres. Et à partir de 1991, Jean-Marie Borzeix lui confie chaque année une grande série estivale sur les métiers en voie de disparition. Après La parole ouvrière, elle signe Les hommes du plomb, Les travailleurs de la mer, ou encore Gens de maison… Dans ces fresques documentaires de cinq heures, la parole des chercheurs alterne avec celles des travailleurs, plongeant l’auditeur dans l’univers ouvrier, celui des typographes, des marins pêcheurs, etc. à l’heure où ces mondes sociaux sont durement fragilisés. À l’instar des Pays d’ici, ces documentaires sont le fruit d’un travail collectif qui la conduit à collaborer avec des techniciens comme Yann Paranthoën, et à nouer une relation privilégiée avec la réalisatrice Christine Robert. Jusqu’à la fin de sa carrière à France Culture, Marion Thiba produit des émissions en direct et des documentaires, deux pratiques qui fondent selon elle la cohérence de son métier. Toutes deux requièrent un méticuleux travail de documentation en amont consistant à s’imprégner du thème et du lieu, de façon à préparer son immersion sur le terrain. Ainsi interroge-t-elle avec une égale précision et une égale maîtrise du sujet les personnes qu’elle interviewe en direct ou lors des enregistrements, les travailleurs anonymes comme les intellectuels.
Au fil des émissions, la productrice affirme sa signature radiophonique, reconnue par la profession qui lui décerne des prix, et par les critiques de presse qui saluent la justesse des paroles recueillies et la qualité de la réalisation sonore, comparée à un « travail d’orfèvre ». Des journalistes de la presse locale qui couvrent la venue du Pays d’ici soulignent la finesse de son approche du territoire et sa capacité à susciter des rencontres sur le terrain, à rebours de leur crainte d’un regard misérabiliste ou de curiosité exotique porté par la radio nationale. Des auditeurs, dont les courriers sont conservés dans les archives de Radio France, demandent des cassettes pour pouvoir réécouter ses émissions. En 2000 cependant, Marion Thiba quitte France Culture, estimant qu’elle n’y a plus sa place en raison des orientations prises par la direction. Son départ marque la fin d’une époque : celle des émissions itinérantes quotidiennes et des séries estivales sur le travail, mais aussi celle de la bande magnétique. Marion Thiba parle d’une radio « artisanale » pour qualifier ce moment, dans un effet miroir avec les travailleurs qu’elle interroge, avec qui elle partage le goût de la belle ouvrage et du travail de la main.
Une parole qui n’est pas dans les livres
Les émissions de Marion Thiba sont diffusées dans une période de discrédit médiatique et politique des ouvriers, et alors qu’une partie des travailleurs frappés par la crise sont présentés comme des producteurs inutiles et archaïques. Faire entendre leur parole sur les ondes de France Culture contribue à donner de la valeur aux cultures dont ils sont dépositaires. Il s’agit d’une parole particulièrement précieuse, considère la productrice, car « elle n’est pas dans les livres ». Les travailleurs témoignent d’un vécu et d’une mémoire collective, mais aussi de savoirs oraux, empiriques, des savoirs peu formalisés qui ne s’expriment que dans l’action. Et c’est en partageant avec eux une expérience que Marion Thiba les recueille, descendant à leurs côtés au fond de la mine ou les accompagnant sur un bateau de pêche malgré le mal de mer. La proximité physique engage les corps et permet de capter le bruit des gestes, l’expression des émotions, dans l’acoustique spécifique du lieu, autant de sons qui contribuent à rendre la parole « vivante » selon Marion Thiba. Les sens sont aussi mobilisés : les témoins interprètent au micro les indices par lesquels ils ont appris à se prémunir du danger, à travailler à l’oreille, ou à apprivoiser le bruit des machines, et l’environnement sonore s’anime alors de la mémoire d’une vie de travail. La documentariste cherche ainsi à saisir leur rapport à la matière, aux éléments, au territoire, pour lui substituer une trace sonore, une trace immatérielle qui relève de l’ordre du signe. Elle souligne la force d’évocation de certains témoins capables de convoquer un imaginaire. On l’entend par exemple lorsque Marcel Donati décrit le laminoir comme un être vivant, ou lorsque Suzanne Parrigaud raconte l’ambiance des bonneteries troyennes au début du siècle. Énoncée dans une langue parfois poétique, cette parole exprime toujours une pensée à l’œuvre.
Des émissions de Marion Thiba peuvent être écoutées aujourd’hui parce qu’elles ont fait l’objet d’une rediffusion. Alors que certains des mondes sociaux dans lesquels elle a enquêté ont disparu, la radio continue à transmettre leur mémoire. Cette mémoire radiophonique rend compte, à hauteur de femmes et d’hommes, de certains bouleversements anthropologiques qui se sont déroulés à bas bruit, dans les marges du pays et le huis clos des usines, et dont la productrice a consigné la trace sur la surface sensible d’une bande magnétique.
Cécile Morin est historienne. Elle a soutenu une thèse en 2026 intitulée « France Culture à l’usine, aux champs et sur les quais. Donner à entendre les mondes du travail dans les documentaires radiophoniques (1976- 2000) ».